Un jeune homme insaisissable
Le premier jour d'un long voyage
Frédéric-Louis Sauser naît le 1er septembre 1887 dans une famille bourgeoise de La Chaux-de-Fonds en Suisse. Son père est homme d’affaires, sa mère est au foyer. Il a un frère et une sœur.
Une enfance errante
Le père de Frédéric-Louis veut s’imposer comme importateur de bière à Naples. C’est un échec cuisant, mais Frédéric-Louis est tombé amoureux de la région. La famille y reste deux ans (1894-1896), avant d’être rapatriée par l’ambassade de Suisse. Au retour (1897), Frédéric-Louis va à l’école à Bâle, puis est envoyé dans un pensionnat en Allemagne pour y apprendre la langue germanique. Sa détestation de l’école, déjà prononcée, devient sans limites, de même que son aversion pour les Teutons. Que faire de cet olibrius ? Son père lui fait entreprendre des études à l'École de commerce de Neuchâtel (1902). Il n’aime pas cela non plus.
La Russie révèle un poète
En 1904, ça y est ! Freddy prend le large, tout seul. L’adolescent part pour la Russie, laquelle s’apprête à connaître sa première révolution. Il se rend à Saint-Pétersbourg, chez Leuba, un horloger suisse (1905-1907). Il fréquente de jeunes révolutionnaires et, assidûment, la bibliothèque impériale où il se lie avec un bibliothécaire. Celui-ci l’incite à persévérer dans la voie de la poésie. C’est dans ce contexte qu’il rédige La Légende de Novgorod ou de l'or gris, un premier texte édité en 14 exemplaires que l’on a longtemps cru perdu. Ce n’est qu’en 1996 qu’un Bulgare en découvre un exemplaire. Quoique discutée, son authenticité est reconnue. Tout comme celle de ce voyage sur la ligne ferroviaire du Transsibérien que l’écrivain racontera plus tard, en changeant souvent de version. En compagnie d’un certain Rogovine, il serait parti trafiquer en Sibérie, en Asie centrale, en Perse… Il y a au moins une chose dont on est sûr : il est tombé amoureux d’Hélène, qui disparaîtra brûlée vive dans son lit en 1907, alors que Frédéric-Louis est revenu en Suisse.
La vie de bohème d’un bout à l’autre de l’Europe
De retour en Suisse, Frédéric-Louis reprend des études à Berne. Médecine, philo… Insatisfait, il a cependant le bonheur de rencontrer Féla Poznanska avec laquelle il fuit de nouveau. Le voici à Bruxelles, à Anvers, à Londres sans doute – où il prétendra avoir eu comme ami un certain Charles Chaplin… –, puis à Paris où le poète poursuit sa vie de bohème. Dans la capitale française, il fréquente les milieux anarchistes et se lie notamment avec Victor Serge, futur bolchevik. En 1911, Féla part pour l’Amérique et Frédéric-Louis retourne à Saint-Pétersbourg, qu’il quittera rapidement pour rejoindre sa bien-aimée à New York.
Naissance de Blaise Cendrars à New York
Frédéric-Louis poursuit son chemin en roue libre. Quasi asocial, il est déterminé à devenir un écrivain digne de ce nom. Il vit dans la misère. Féla enseigne dans une école anarchiste. C’est sous l’emprise de la faim et de la fièvre qu’il rédige Les Pâques à New York, un long poème qu’il signe du nom de Blaise Cendrars. « Je suis le premier de mon nom, puisque c'est moi qui l'ai inventé. »
Seigneur, la foule des pauvres pour qui vous fîtes le Sacrifice Est ici, parquée, tassée, comme du bétail, dans les hospices D’immenses bateaux noirs viennent des horizons Et les débarquent, pêle-mêle, sur les pontons.
Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols, Des Russes, des Bulgares, des Persans, des Mongoles. Ce sont des bêtes de cirque qui sautent les méridiens. On leur jette un morceau de viande noire, comme à des chiens.
C’est leur bonheur à eux que cette sale pitance. Seigneur, ayez pitié des peuples en souffrance.Extrait des Pâques à New York.
Dans le bouillon de culture parisien
Cendrars ne tient décidément pas en place. En 1912, le revoici à Paris. Il demeure dans le Quartier latin, dans les locaux de la revue Les Hommes nouveaux qu’il a cofondée. Il fréquente l’avant-garde des arts et lettres de l’époque : Guillaume Apollinaire, Marc Chagall, Fernand Léger… Et puis la peintre Sonia Delaunay, avec laquelle il réalise en 1913 un « livre simultané » sur une pièce de papier de deux mètres de haut, texte et peinture se partageant l’espace. Ils l’intitulent Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France.
En ce temps-là, j'étais en mon adolescence J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance J’étais à seize mille lieues du lieu de ma naissance J’étais à Moscou dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares Et je n’avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours Car mon adolescence était si ardente et si folle (…) J’ai vu J’ai vu les trains silencieux les trains noirs qui revenaient de l’Extrême-Orient et qui passaient en fantôme Et mon œil, comme le fanal d’arrière, court encore derrière ces trains À Talga cent mille blessés agonisaient faute de soins J’ai visité les hôpitaux de Krasnoïarsk Et à Khilok nous avons croisé un long convoi de soldats fous J’ai vu dans les lazarets les plaies béantes les blessures qui saignaient à pleines orgues Et les membres amputés dansaient autour ou s’envolaient dans l’air rauque L’incendie était sur toutes les faces dans tous les cœursExtrait de Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France.
La guerre en Champagne
Blaise épouse Féla en 1914 et le couple s’installe à Forges-par-Barbizon (Seine-et-Marne). Ils ont un fils, Odilon, suivi par Rémy en 1915 et Miriam, sa future biographe, en 1919. La guerre est déclarée et Cendrars se rallie à l’union contre l’envahisseur « boche ». Il signe un Appel à tous les étrangers destiné à inciter ces derniers à s’engager pour la France. Pour sa part, il intègre la Légion étrangère. Sur le front, il est blessé au bras droit par une mitrailleuse le 28 septembre 1915. On l’ampute au-dessus du coude. Démobilisé et démoralisé, il passe une année d’errance alcoolisée dans les rues de Paris. En 1916, il est naturalisé français.
{ Page précédente | Page suivante }
|