Combattre le
tourisme sexuel, cela passe d'abord par l'adoption d'une législation adaptée,
notamment concernant les droits des enfants, principales victimes de ce commerce
inhumain.
Les prostitués majeurs ne peuvent en effet faire l'objet d'une législation
à proprement parler, puisqu'ils sont considérés comme consentants en toute
connaissance de cause et moins fragiles que les mineurs. Pour eux, la lutte
contre le tourisme sexuel ne passe pas par l'élaboration de lois, mais par
l'adoption par les touristes d'une attitude responsable en voyage.
Priorité
aux enfants
La
base de toute législation en matière de prostitution, concernant les enfants,
c'est naturellement la Convention internationale des Nations unies pour les
droits de l'enfant, établie le 20 novembre 1989. Ratifiée par un total de
191 États, elle cherche à protéger les mineurs de moins de 18 ans et à poursuivre
ceux qui les exploitent. La Convention interdit la prostitution enfantine,
mais cela est insuffisant. Les pays appliquent cette loi sur leur territoire,
mais seuls une trentaine de pays, parmi lesquels la France, les États-Unis,
l'Allemagne et la Belgique, ont adopté en février 1994 des lois pénales d'extra-territorialité.
Ils s'engagent ainsi à poursuivre sur leur territoire des abus sexuels commis
sur mineurs, même si ceux-ci ont eu lieu à l'étranger. Le principal article
qui protège les enfants de l'exploitation sexuelle indique :
" Art.34
Les parties États s'engagent à protéger l'enfant contre toutes les formes
d'exploitation sexuelle et de violence sexuelle. À cette fin, les États prennent
en particulier toutes les mesures appropriées sur les plans national, bilatéral
et multilatéral pour empêcher : que des enfants ne soient incités ou contraints
à se livrer à une activité sexuelle illégale ; que des enfants ne soient exploités
à des fins de prostitution ou d'autres pratiques sexuelles illégales ;
que des enfants ne soient exploités aux fins de la production de spectacles
ou de matériel de caractère pornographique. "
Respecter
les droits des enfants
Parce que
les enfants sont si fragiles, leurs droits sont sacrés et notre devoir est
de les protéger. Le BIDE (Bureau international des droits des enfants) s'emploie
à accroître la sensibilisation des juges, avocats, et agents de police aux
droits des enfants. Il préconise des procédures plus adaptées aux enfants
car on n'auditionne pas un enfant comme un adulte. Utiliser des moyens audio-visuels
pour retranscrire l'attitude terrifiée d'un enfant, former les acteurs du
système pénal pour garantir une réponse judiciaire plus adéquate aux besoins
des jeunes… Cependant, la situation exige parfois un travail beaucoup plus
profond, notamment lorsque le système judiciaire local est à revoir en entier.
Dans certains pays, en effet, on punit plus les enfants que leurs clients,
au Pakistan par exemple ! Constater de pareilles absurdités au XXIe siècle
montre bien qu'il y a encore du pain sur la planche…
Les
Conférences en lutte contre l'exploitation sexuelle
En 1996, le Congrès
mondial de Stockholm a réuni plus de cent gouvernements et Interpol (Organisation
internationale de police criminelle) dans la lutte contre l'exploitation sexuelle
des enfants à des fins commerciales. La déclaration finale insiste sur la
nécessité de punir ceux qui exploitent sexuellement les enfants et de ne pas
punir les enfants victimes !
Le Statut de la Cour pénale internationale, adopté à Rome en 1998, complète
les avancées instaurées à Stockholm. Il établit toutes sortes d'infractions
incluses dans les concepts de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité,
parmi lesquels le viol, l'exploitation sexuelle et la prostitution forcée,
s'appliquant donc également aux majeurs. Avant toute chose, la législation
se construit de façon à assurer " l'intérêt supérieur de l'enfant ", personne
à part entière que l'on se doit de considérer comme un véritable sujet de
droit, et non comme un objet sexuel et incapable, comme c'est trop souvent
le cas.
En mai 1998, le Tribunal international des droits des enfants, qui se tenait
à Fortaleza (Brésil) concluait que les enfants et adolescents ne pouvaient
avoir de " droit à la sexualité " avant leur majorité (15 ans pour les filles
en France) que lorsqu'ils pourraient " bénéficier d'un minimum d'opportunités
en matière d'éducation, de santé, de culture, de liens renforcés de vie commune,
de sécurité et de loisirs " (recommandation n°4). Une manière de leur assurer
des moyens de survie qui ne passent pas par une prostitution forcée.
Encore
beaucoup à faire
La mise en place de la première journée mondiale pour un tourisme responsable, qui a eu lieu le 2 juin 2007, devrait permettre de poursuivre les efforts entrepris, parrainés par les nombreuses organisations qui ont décidé de lutter contre ce trafic d'êtres humains.
Alors que la lutte pour le respect des droits des enfants et le combat contre le tourisme sexuel dans le monde progresse chaque jour, il reste encore beaucoup à faire. Bien que des lois et réglementations soient créées ou améliorées chaque année, de nombreux obstacles ralentissent, voire empêchent que des progrès réels mettent un point final à ces agissements condamnables. Malgré la bonne volonté évidente de certains États, il reste en pratique des problèmes d'ordre politique, économique, législatif, judiciaire ou coutumier qui font baisser les bras dans cette lutte qui semble, parfois, perdue d'avance.
Pourtant, des institutions mettent en place des mesures afin de ralentir ce phénomène. En 2004, l’Unicef a ainsi lancé un « Code d’éthique » destiné à l’industrie du tourisme nord-américain. Un rapport d’ECPAT USA (pour l’éradication de la prostitution enfantine, de la pornographie enfantine et du trafic des enfants à des fins sexuelles) a ainsi révélé qu’environ 25 % des touristes sexuels à l’extérieur des Etats-Unis sont américains. Ce rapport estime également que le commerce sexuel, dont le volume se chiffre en milliards de dollars, concerne deux millions d’enfants.
Un
travail de longue haleine
La tâche
la plus évidente est bien sûr de tenter de sortir les enfants des réseaux
de prostitution, et de les réinsérer dans la société. C'est un travail de
terrain, long et difficile. Il faut d'abord arracher les jeunes à leurs proxénètes,
puis retrouver leurs familles et voir si celles-ci sont en mesure de les reprendre.
Mais, dans la plupart des cas, ils sont pris en charge dans des foyers spécialisés
et soignés. Des associations locales s'efforcent de leur assurer un suivi
psychologique pour les aider à sortir du cauchemar.
C'est également sur la prévention que les ONG comptent jouer : sensibiliser
les familles, éduquer les jeunes filles et les mettre en garde contre les
dangers de la prostitution. La plupart des enfants ne savent pas ce qu'est
la pédophilie et l'information est un moyen vital pour aider les jeunes à
éviter les pièges du proxénétisme. L'Unicef (Fonds des Nations unies pour
l'enfance) fournit un travail considérable sur l'éducation des enfants afin
de leur garantir un bagage scolaire suffisant qui leur permettra de se construire
un avenir et de trouver un emploi digne de ce nom. La lutte contre la pauvreté
et la précarité est directement liée à la lutte contre la prostitution.
Les
adultes face à un inquiétant vide juridique
Malheureusement,
en ce qui concerne les adultes exploités sexuellement, qu'ils soient tombés
dans la prostitution alors qu'ils étaient encore mineurs ou plus tard, il
existe un véritable vide juridique que seule une prise de conscience personnelle
des touristes pourrait endiguer. Ne pas profiter des services que ces personnes
sont obligées de proposer aux étrangers est une façon de faire un premier
pas vers une amélioration de la situation. C'est lutter, à petite échelle,
certes, contre l'inébranlable loi de l'offre et de la demande. Et faire un
premier pas vers une nouvelle humanité.
Sensibiliser
la police
La police
est aux premières loges du spectacle criminel du tourisme sexuel. C'est pourquoi
son action doit être renforcée. Depuis une dizaine d'années, Interpol (Organisation
internationale de police criminelle) édicte des recommandations que les pays
membres reprennent à leur compte. Elle travaille à favoriser la coopération
et les échanges d'informations entre les polices. Elle propose également des
formations spécifiques des agents de police, et la nomination de fonctionnaires
spécialisés sur le terrain (voir interview).
Quant aux polices locales, nombre de leurs membres sont corrompus et servent
la cause des mafias locales… Là aussi, il reste encore beaucoup de travail.
Mobiliser
l'industrie du voyage
Tourisme sexuel. C'est effectivement bien de " tourisme " qu'il s'agit. Il faut donc essayer d'intervenir à tous les niveaux de la chaîne touristique, et inciter les professionnels du voyage à se mobiliser pour combattre le mal à leur niveau. En France, le Syndicat national des agences de voyages (SNAV) compte sensibiliser ses clients par le biais de dépliants glissés dans les pochettes de voyage. « Avoir des relations sexuelles avec un mineur conduit en prison », explique un film diffusé à bord des avions d’Air France.
C'est dans cette optique que la Commission européenne a décidé d'octroyer une subvention d'un million d'euros à l'Organisation mondiale du tourisme (OMT) et de soutenir ainsi, pendant un an à compter du 1er janvier 2001, les projets de l'ECPAT, Unicef, Terre des Hommes, FIJ (Fédération internationale des journalistes), et d'autres organismes. Leur but est de travailler conjointement avec les tours opérateurs et les compagnies aériennes et, par leur intermédiaire, d'informer les voyageurs partant pour des destinations à risque. Des documentations sont également disponibles dans certains aéroports, et des étiquettes à apposer sur les bagages sont distribuées aux passagers, qui indiquent leur soutien à la lutte contre le tourisme sexuel. Les tours opérateurs, quant à eux, s'engagent à adopter une attitude ferme contre le fléau, à ne pas traiter avec des agences organisant des circuits du sexe ou des hôtels où se pratique la prostitution.
La Journée mondiale pour un tourisme responsable lancée en 2007 est aussi relayée en Afrique, avec des conférences au Cameroun, Sénégal, Togo, Niger et Burkina Faso. La « Coalition internationale pour un tourisme responsable et respectueux » regroupe désormais 277 associations dans 85 pays.
Le
tourisme sexuel, attitude à observer en voyage : extrait de la Charte du routard
" Il est
inadmissible que des Occidentaux utilisent leurs moyens financiers pour profiter
sexuellement de la pauvreté. De nouvelles lois permettent désormais de poursuivre
et juger dans leurs pays d'origine ceux qui se rendent coupables d'abus sexuels,
notamment sur les mineurs des deux sexes. C'est à la conscience personnelle
et au simple respect humain que nous faisons appel. Combattre de tels comportements
est une démarche fondamentale. Boycottez les établissements favorisant ce
genre de relations.
Tant que le tourisme sera le fait des pays riches visitant les pays pauvres,
il sera porteur d'un profond déséquilibre entre hôtes et visiteurs. Toutefois,
si un tourisme mal maîtrisé commet de nombreux dégâts irréversibles dans les
pays visités, un tourisme contrôlé par la population locale peut être porteur
de bienfaits. L'enjeu étant que la relation entre hôte et visiteur soit sur
un pied d'égalité.
La clef est d'accepter ce qu'on est, et de regarder tous les êtres humains,
quelle que soit leur origine géographique et leur situation matérielle, comme
des personnes à part entière qu'il faut prendre le temps de découvrir, et
non pas comme des objets. C'est le seul moyen de conserver toute la richesse
des relations humaines, en respectant les droits de l'autre et en le considérant
dans sa singularité.
Pratiquons donc un tourisme dans le respect de l'autre, le désir réciproque
de se connaître mais dans la dignité de chacun ; un tourisme qui conserve
à l'hôte le plaisir de vous recevoir. "
Un
dossier réalisé par Marine Goddin, Laure Delmoly et Laure Manent