Gitans, manouches et tsiganes : la route du rom

Entre ostracisme et reconnaissance

Réputation en Europe

© Marcel VilleLe nomadisme n’a pas bonne réputation en Europe, ensemble de contrées où l’on est extrêmement attaché à la terre nourricière. Cependant, le continent a toujours été traversé par des voyageurs : colporteurs, travailleurs en quête d’emploi, saisonniers, pèlerins… Ainsi en France, voyait-on les maçons de la Creuse ou les ramoneurs savoyards prendre la route pour trouver à s’employer dans les villes. Il existe aussi des communautés nomades non roms, tels que les Yéniches dans les pays germaniques, les Tinkers, dans îles britanniques et les Fanters en Scandinavie, en plus des Sami (Lapons).

Comme les autres « errants », les Roms ont donc eu à subir les effets de la méfiance et de la rumeur. Si aux premiers temps de leur présence, il semble qu’ils ne furent pas spécialement mal vus, vers le XVIIe siècle, la présence des compagnies, armées ou pas, devient problématique dans toute l’Europe.

En France, en Hollande et en Suisse, on offre une prime pour la capture des bohémiens. Nombre d’entre eux sont envoyés aux galères. De plus, on décrète qu’il est interdit de commercer avec eux. En Espagne, l’Inquisition commence à leur faire la chasse. En Roumanie, ils sont mis en esclavage – cela durera jusqu’au milieu du XIXe siècle. D’une manière générale, les puissances coloniales essaient de les déporter dans leurs possessions américaines au cours des XVIIe et XVIIIe siècles. Aux XIXe et XXe, la France impose un contrôle policier draconien aux Roms. Pour circuler sur le territoire, il leur faut faire viser une sorte de passeport auprès des autorités locales. Aux Pays-Bas, ils sont tous expulsés après une chasse dans le pays.

La sédentarisation forcée

Elle représente le principal acte répressif des gouvernements. Dès le XVI e siècle en Espagne, on oblige les gitans à se fixer, sous peine d’être expulsés comme les Maures et les Juifs. Au XVIIIe, leur bannissement est décrété, mais n’est pas suivi d’effet, les populations espagnoles manifestant leur solidarité. À la même époque, en Russie et en Europe de l’Est, on leur interdit tout déplacement ou on les déporte dans des régions périphériques comme la Crimée.

Calomnie et peur

Lorsqu’on évoque les Roms, la calomnie et la peur règnent en maître dans l’esprit des Européens. En Europe centrale, on les a accusés de cannibalisme au XVIIIe siècle, à tel point que des Tsiganes ont été torturés et exécutés pour ce motif. Il a également été dit que les clous du Christ furent forgés par un Rom. Voleurs d’enfant, sorciers… De quoi ne les a-t-on pas traités ? Plus généralement, et encore aujourd’hui, ce sont la mendicité, les chapardages et autres petits trafics dont se rendent coupables tous les nomades, roms ou pas, qui ont pu excéder les gadje.

Le Poraimos

C’est ainsi que les Roms nomment les crimes dont ils furent victimes durant la Seconde Guerre mondiale de la part des nazis. Ce régime a, comme on le sait, établi d’ineptes critères raciaux. Même en suivant la « logique » des autorités allemandes d’alors, on reste sidéré par leur bêtise. En effet, l’origine indo-européenne des Roms en faisait des aryens pure souche ! Pour que les nazis puissent commettre leur crime contre l’humanité, il a fallu que de pseudo-scientifiques inventent le fait que s’étant tellement métissés, les Tsiganes n’étaient plus… eux-mêmes.

Les actes suivirent ces délires et ce ne fut pas une plaisanterie. Déportés, soumis au travail forcé et aux expérimentations prétendument médicales, ils furent, estime-t-on, un demi-million à mourir des suites de persécutions en Allemagne et dans les pays satellites. Dans les camps de concentration et d’extermination, un grand massacre eut lieu en 1944. En France, les Roms furent internés dans des camps et quelques convois partirent à l’Est.

Après-guerre

© Marcel VilleLa situation des Roms ne s’améliore pas significativement. Les difficultés de circulation continuent pour les nomades. Pour tous, la ségrégation reste de mise. Dans certains pays, on stérilise les femmes de force, on se livre à des ratonnades, surtout en Europe de l’Est où les Roms sont nombreux.

Aujourd’hui

Majoritairement sédentaires, les Roms européens seraient aujourd’hui 15 millions, un tiers d’entre eux se situant dans les pays de l’Est – des communautés importantes existent aussi aux États-Unis et au Mexique. Des droits sont reconnus en Europe, mais ils restent de principe.

En France, les nomades ont régulièrement des difficultés à poser leur caravanes quelque part, même si, le fait est notable, des espaces sont réservés aux gens du voyage dans un certain nombre de communes. Depuis 1990, la loi Besson (Louis Besson, PS, rien à voir avec le ministre de l'immigration actuel) oblige les communes de plus de 5 000 habitants à réserver des terrains aux gens du voyage. Mais moins de la moitié des communes respectent la loi. Les gens du voyage s’installent souvent où ils peuvent. Et, quand de Roumanie ou de Bulgarie, des Tsiganes affluent, on procède à des expulsions sans tendresse, même si leurs pays font partie de l'Europe.

Ne possédant pas de territoire, exempt de toute volonté de puissance économique ou politique, peuple sans langue commune (chaque communauté parle son dialecte, voire uniquement la langue du pays d’accueil), sans écriture ni drapeau jusqu’il y a peu... Les Roms ne peuvent guère peser dans les décisions qui sont prises la plupart du temps à leur place. Des instances de représentation se sont tout de même fait jour. Elles sont partagées entre deux options apparemment contradictoires, mais finalement conciliables : s’affirmer en tant que nation et s’intégrer totalement dans les sociétés qui les accueillirent dans le passé.

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Illustrations : © Marcel Ville

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