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La lutte anti-drogues est relativement récente (début XXe siècle), compréhensible à la vue des chiffres. Mais derrière le ton moralisateur et la législation cinglante de certains pays, on entend sonner les cloches de l'hypocrisie.

Ave Maria au pied du cocaïer

L'utilisation de la feuille de coca constitue une tradition forte dans la Cordillère des Andes. D'autant plus que sous le joug des conquistadores, les Indiens entretenaient le lien familial et culturel par ce symbole d'un passé aboli. Mais pour Isabelle la Catholique, reine d'Espagne (XVIe siècle), la coca était l'objet d'un sacré cas de conscience : d'une part, les propriétés stimulantes de la coca et son utilisation rituelle en faisaient une " herbe diabolique ". Mais mâcher la feuille de coca aidait les travailleurs indiens des mines et des haciendas à enrichir les colons. De plus, l'impôt auquel était soumise sa production constituait une importante source de revenus. Devant un tel dilemme, l'église décide de christianiser le cocaïer. Apparaît alors une légende : la Sainte Vierge, fuyant l'Égypte et ses massacres, fut réputée s'être reposée à l'ombre d'un petit arbre et eut l'inspiration divine d'en consommer quelques feuilles…
Quoi qu'il en soit, lors de l'exposition universelle de Séville (1992), la police espagnole saisit des sacs de feuilles de cocaïer exposés au pavillon de la Bolivie, destinés à promouvoir une plante dont ce pays célèbre quotidiennement les vertus. Quelques jours plus tard, le président de la République de Bolivie exhibait une feuille de coca à la boutonnière, soulignant par ce geste que " la coca est bonne et naturelle, alors que c'est la cocaïne qui est mauvaise ".

Guerres d'opium

© Musée du FumeurEn 1757, au Bengale, lorsque l'armée britannique remporte la victoire de Plassey, les Anglais s'emparent d'une des principales régions productrices d'opium, le Patna. Warren Hasting, gouverneur de l'East India Company dès 1772, fera du commerce de l'opium le nerf financier de la colonie.
La Chine maintenait à l'époque un système traditionnel de relative autarcie que les Anglais décident de briser : ils forcent l'ouverture du marché chinois pour y écouler l'opium indien. En 1729, l'empereur mandchou publie un premier interdit contre l'importation d'opium, réédité en 1796 et 1800. Les Européens organisent la contrebande. Militaires, douaniers, sociétés secrètes et pirates chinois y participent. À partir de 1821, l'importation d'opium explose et constitue pas moins de 34 % des revenus de la Couronne britannique aux Indes. En dépit des demandes de plus en plus pressantes des Chinois, les Anglais refusent de cesser leur exportation d'opium. Au printemps 1839, à Canton, le gouvernement chinois fait saisir 1 400 tonnes d'opium anglais, qui furent symboliquement déversés dans la mer. C'est la première guerre de l'Opium. Les Britanniques vainqueurs contraignent la Chine à payer une forte indemnité pour la cargaison perdue, à ouvrir cinq ports au commerce international et obtiennent la concession exclusive de celui de Hong Kong.
La deuxième guerre de l'Opium associe Français et Britanniques et vise à briser les dernières résistances de l'Empire du Milieu. Le pouvoir économique passe aux mains des Occidentaux. L'empereur de Chine négocie toutefois des tarifs élevés sur l'opium importé, ce qui favorise les cultures nationales : lorsque l'opium chinois supplante l'opium anglais, la Chambre des Communes britannique déclare, en 1891, ce commerce " immoral " !

Jackpot en Indochine

Dès 1862, la France met en place un fructueux commerce d'opium destiné aux " indigènes ". La marchandise importée d'Inde se révèle une source de revenus juteuse, au point d'être étendue à chaque nouvelle région conquise : après Saigon, le Cambodge, le Centre Vietnam, le Tonkin et le Laos. Paul Doumer perfectionne le système en transformant les cinq comptoirs indochinois en un monopole unique. Il fait construire une raffinerie moderne pour produire un opium brut et invente un nouveau procédé qui permet à la drogue de brûler plus vite, obligeant ainsi les fumeurs à augmenter leur consommation. L'opium finit par représenter un tiers des revenus de l'Indochine. Quant à la politique d'interdiction mise en place au début du XXe siècle à la suite des conférences de Shanghai (1909) et de La Haye (1912), elle ne sera tout simplement pas appliquée dans les colonies. Au début de la Seconde Guerre mondiale, on dénombre 2 500 fumeries pouvant accueillir près de 100 000 toxicomanes " indigènes ".

Apprentis sorciers

© Musée du FumeurAu XIXe siècle, les pharmaciens jusqu'alors cantonnés au rôle d'herboriste, s'associent aux médecins et chimistes et transforment leurs officines de quartiers en véritables laboratoires. La recherche fut stimulée par les besoins de guerre et les productions passèrent vite du stade artisanal au stade industriel. Dorénavant, les pharmaciens ne cessent de transformer les plantes à usage autrefois traditionnel dans le but de soulager et de guérir, mais aussi de doper et de divertir ! Les drogues dures sont nées.

Dès 1827, un petit pharmacien allemand, Emanuel Merck, produit de la morphine de façon artisanale. Ce commerce le propulse à la tête d'un géant mondial de l'industrie pharmaceutique. Ce n'est qu'au XXe siècle que l'on constatera la dépendance à la morphine. Entre-temps, on préconise de guérir les morphinomanes avec une nouvelle substance tirée de l'opium : l'héroïne - une invention déposée par la société Bayer. Commercialisée à partir de 1898, elle est distribuée dans toute l'Europe bien avant que l'on étudie ses effets. La direction de Bayer s'efforcera d'ailleurs d'empêcher les publications des recherches et fera tout pour que soit différé le classement de l'héroïne sur la liste des produits dangereux.

CIA connexion

Au début du XXe siècle, les États-Unis déclarent la guerre à la drogue et prennent l'initiative d'une législation internationale sur les stupéfiants. Ce même siècle les vit pourtant à plusieurs reprises avoir recours, directement ou indirectement, au trafic de drogues.
Dans le but de freiner l'expansion communiste (guerre froide), la CIA organisa des opérations contre le gouvernement marxiste du Nicaragua, en armant le mouvement d'opposition (la Contra, 1981-1990). Le circuit des aviateurs américains incluait un détour par la Colombie où ils se fournissaient en cocaïne à destination de Miami pour financer l'armement. Parallèlement, la CIA entretenait des liens avec le général Noriega, chef d'État panaméen et trafiquant de drogues notoire, qui leur procurait des fonds et entraînait les combattants de la Contra. À la même époque, l'Afghanistan était à la solde de l'Union Soviétique. Les services secrets de l'armée pakistanaise (ISI) furent chargés par les USA de livrer une aide militaire à l'opposition islamiste, les Moudjahidin. L'ISI en profita pour prendre en main le trafic d'héroïne. Le fait que la CIA soutenait des narcotrafiquants fut dénoncé dès 1980. Mais en 1982, l'administration Reagan, avec W. Casey (directeur de la CIA) décidèrent d'intégrer, tout du moins de tolérer, le rôle de la drogue dans le cadre de sa croisade contre l'URSS. Un mémorandum secret exempta la CIA de son obligation de déclarer tout trafic de drogue pratiqué par elle… Malgré tout cela, les États-Unis investissent des sommes considérables dans la guerre anti-drogues. Ils font pression sur les pays producteurs, lançant des offensives contre les cartels et les agriculteurs d'Amérique centrale, déversant des herbicides par avion sur les plantations illégales de coca et de cannabis (Mexique, Jamaïque), au mépris du devenir économique régional et contaminant les ressources d'eau locales…

Développement alternatif ?

© Musée du FumeurLes projets de développement alternatif des Nations Unies, censés aider les agriculteurs à se reconvertir dans la culture de produits licites, n'ont donné que des résultats mitigés, voire catastrophiques : en Thaïlande, la région du Nord, principalement habitée par les minorités ethniques (Hmong, Karens, Akkhas…), fut le terrain de nombreux projets grâce auxquels la culture de pavot fut en grande partie éradiquée. Pour obtenir un revenu équivalent, les Hmong ont dû multiplier par douze les surfaces initialement consacrées aux cultures de pavot sur les collines (1984), étendant le déboisement et provoquant une grave pénurie d'eau. Ces ethnies des montagnes consommaient en outre l'opium traditionnellement, de manière le plus souvent socialement contrôlée. Or, la production d'opium ne répondant plus à la demande, il leur fut proposé de l'héroïne, car cette région se trouve sur les routes de la drogue en provenance de Birmanie. Ils sont devenus dépendants, sans s'en rendre compte, d'un produit aux effets infiniment plus puissants. Un certain nombre de jeunes ont commencé à se l'injecter, ce qui contribue à l'accroissement du sida. Les Akkhas, une des minorités les moins nombreuses, est conséquemment menacée de disparaître.

Fous de guerre et fondamentalisme anti-drogues

À la lueur de ces quelques faits, il semble intéressant de noter que l'interdiction des drogues au début du siècle, loin d'avoir atteint le but visé, s'est accompagné d'une explosion de l'usage et du trafic mondial. Les mafias et les cartels n'ont fait qu'hériter d'un commerce abandonné par les monopoles des empires coloniaux et les grandes firmes pharmaceutiques. Les traités de l'ONU interdisent toute expérience de légalisation de l'usage de stupéfiants et les opinions novatrices sont mal accueillies (notamment l'assouplissement des lois sur le cannabis). L'ONU reconnaissait pourtant en mars 2002, que " malgré les efforts […], l'offre et la demande mondiale de drogues sont restées pratiquement au même niveau ". " En dépit des 50 milliards de dollars actuellement consacrés à cette guerre bientôt séculaire, 13 millions de personnes s'adonnent toujours aux opiacés […] et la situation s'est détériorée dans plusieurs pays situés le long des itinéraires de trafic de l'héroïne en provenance d'Afghanistan ", note Le Monde du 27 avril 2003. Aujourd'hui, la lutte anti-drogues s'embourbe dans un discours sans merci - discours auquel un certain nombre de nations n'adhèrent pas ou plus (Canada, Suisse, Belgique, Pays-Bas, Espagne, Portugal, Royaume-Uni…). Au grand dam des États-Unis, principaux bailleurs de fond. Durant la dernière conférence sur les drogues de l'ONUDC (ex-PNUCID, Vienne, mars 2003), un chef d'une délégation officielle européenne aurait même ironisé : " On croirait entendre une lecture fondamentaliste du Coran ".

Crédits photos :
© Musée du Fumeur




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