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Oh,
mon pote […], Sal, songes-y, nous allons savourer Denver ensemble
et voir ce qu'ils font tous, encore que ceci nous importe peu, l'essentiel
étant que nous sachions ce qu'est le IT et que nous ayons le sens
du TEMPS et que nous sachions que toute chose est réellement BELLE.
Jack
Kerouac, Sur la Route
Clochards
célestes
Années
1940. Dans les bouges de Brooklyn, le bebop du Bird et de Dizzy Gillespie
font fureur. Jack Kerouac, issu d'une petite ville morose du Massachusetts,
entame ses études à New York. Lui qui n'a jamais cessé
de se sentir étranger en son propre pays, s'éprend des paumés
de la 52e rue et décide de se consacrer à l'écriture.
Fasciné par le monde aventurier de Jack London, influencé
par l'anti-conformisme d'auteurs tels que Hemingway et Henry Miller (Tropique
du Cancer, 1934), il forme avec ses acolytes - Neil Cassady,
William S. Burroughs, Lawrence Ferlinghetti, Robert Corso et Allen Ginsberg -
la Beat Generation, en référence directe aux rythmes
bebop et à la génération perdue (voir notre
dossier sur Jack Kerouac).
Les
Beatnicks s'éparpillent à travers les vastes contrées
américaines et jusqu'au Mexique à la recherche d'une débauche
salvatrice. Sur la route 66, leurs ports d'attache se limitent à
Greenwich Village (New York) et à North Beach sur la baie de San
Francisco. Mais le circuit de la Beat Generation passe aussi par
Goa, Ibiza, Tanger et Paris. Burroughs tuera accidentellement sa femme
à Mexico et frôlera l'overdose à Tanger, où
il demeure plusieurs années complètement shooté.
La drogue, Kerouac la rencontre dès 1944 en compagnie de Burroughs.
Ensemble ils font l'expérience de toutes sortes de substances,
autre moyen de s'aliéner d'une Amérique vautrée dans
son abondance matérialiste, définitivement square
(coincée). En 1956, Allen Ginsberg publie Howl, l'année
suivante paraît Sur la Route de Kerouac. Ces deux ouvrages
deviendront culte et leurs auteurs connaîtront un succès
commercial qu'ils mépriseront. Car ces clochards existentialistes
à l'allure désordonnée et aux vies scandaleuses,
préfèrent rester underground.
| Henri
Michaux (1899-1984) : peintre et poète, il fut avec
Céline parmi les seuls auteurs francophones reconnus par
les beatniks. Angoissé par le monde, Michaux garde
l'espoir qu'il existe quelque part un " secret ",
d'où son désir de voyager : Amérique du
Sud, Chine, Inde, Afrique. Il en tire des ouvrages, dont Un Barbare
en Asie (1933). Malgré cela, il considère que
la seule expérience est intérieure. Explorateur de
l'inconscient et du rêve, il faisait grand usage de drogues
hallucinogènes, dont la mescaline. |
Les
chemins du psychédélisme
Il
n'y a qu'une bonne chose quand on grandit dans une petite ville, c'est
qu'on sait qu'on veut en partir, dit la chanson de Lou Reed et John
Cale (album Songs for Drella) à propos de l'artiste culte
des années pop, Andy Warhol (1928-1987). Il ne fut pas le seul
à chercher son destin hors du voisinage puritain qui l'avait vu
naître. Tandis que les beatniks demeuraient liés à
l'élite intellectuelle new-yorkaise, les hippies sont d'abord des
enfants du baby-boom, issus de la middle class provinciale.
Jusqu'aux années cinquante, les fuites sont marginales et ne posent
guère de problème à l'establishment. Mais
soudain, c'est l'hémorragie : la jeunesse se révolte
et se barre. " She's leaving home " des Beatles,
tube de 1967, est un véritable hymne à la fugue. Être
hip, c'est être " parti ", sur de la musique
blues ou rock, vers des paradis artificiels, à la recherche d'une
nouvelle façon de vivre et de la liberté.
Les
enfants-fleurs se retrouvent à San Francisco, dans le quartier
de Haight-Ashbury, rebaptisé " Hashbury ".
Errant sans argent, ils refont le monde autour d'un chilom. La révolution
sera non-violente et passera par l'expansion de l'esprit. Les drogues,
le haschisch, mais aussi le peyotl, plante sacrée des Indiens,
et le LSD, la drogue psychédélique par excellence, sont
les clefs de l'esprit. Devenir un des beautiful people demande
une initiation. L'acide brise les barrières mentales pour permettre
de voir le vrai, l'acide transcende la pensée et délivre
du conditionnement square. Esprit, sacré, initiation - autant
de termes se référant aux cultes religieux. On pique quelques
rites indiens, hindous ou bouddhistes au passage, sous la tutelle du gourou
psychédélique Timothy Leary, ex-prof de psychologie à
Harvard et pape du LSD, prophète visionnaire d'une nouvelle humanité.
Voyager
pour t'appauvrir, voilà ce dont tu as besoin.
Henri
Michaux
Jusqu'à
l'horizon et au-delà…
En
1969, Denis Hopper, Peter Fonda et Jack Nicholson, acid heads notoires,
mettent la révolution par le LSD en image dans le film culte Easy
Rider, référence directe à la Route de Kerouac.
Les hippies d'Amérique et d'Europe finissent par prendre la tangente
pour de vrai. Vivre hors de la société, ce n'est possible
qu'en la quittant tout à fait. Après l'exode vers les communautés
du Larzac, les freaks tendent le pouce ou se tassent dans de vieilles
2CV ou des Coccinelles, destination : le bout du monde. Toujours
plus à l'Est ou de l'autre côté de l'Atlantique. N'importe
où, tant que la distance, physique et mentale, s'accroît
entre ces apôtres de la liberté et le lugubre Occident. Mais
pas n'importe comment ! Pas de tours organisés. Le Club Med
n'est qu'un malheureux exutoire pour les pauvres esclaves de la société
de consommation. Désormais, voyager, c'est éprouver ses
limites et les transcender, rompre avec son passé et ses préjugés.
C'est aller à la rencontre de l'autre et de soi-même en même
temps.
Les
freaks débarquent en Afghanistan, au Pakistan, en Inde, au Népal,
en Indonésie, s'émerveillent, se débrouillent, se
laissent vivre. Guitare au poing, chilom dans l'autre. De l'acide sous
la langue ou dopés aux Kandahar tablets (amphétamines).
En pionniers, ils ouvrent les routes des futurs routards, des Nouvelles
Frontières et autres voyagistes. Ils démocratisent le voyage.
Peu à peu, la culture de la Route s'organise. Affiches murales,
petites annonces recommandent les meilleures adresses, les moins chères
aussi. Apparaissent quelques guides de la débrouille : où
vendre son sang et à quel prix, où échanger ses possessions
contre un billet d'avion… Le premier guide du Routard de Philippe
Gloaguen et Michel Duval sort (enfin !) en 1973. Sur sa couverture
aux couleurs psyché, rien d'autre que la route, jusqu'à
l'horizon et au-delà…
My
old life's disappearing from view
Hong Kong - and I was changed
Burma and India - and I was changed
John Cale & Lou Reed,
Forever Changed
The
End
Entre
1972 et 1974, le climat du flower power se gâte. À
tout remettre en cause, on ne sait plus vers quoi se tourner. Dans l'entêtement
aveugle de la chasse au bonheur, plusieurs n'hésitent plus à
flirter avec la mort. Un petit fix pour oublier la fin du rêve.
Le combat n'aura abouti à aucune structure durable, aucune aspiration
commune. Le chômage guette, les marginaux sont fauchés. Ils
ont cessé de croire aux vertus de l'ouverture de la conscience.
Et puis, ils ont vieilli. Plutôt que de se rendre, ils préfèrent
aller jusqu'au bout, jusqu'à l'OD. En 1975, c'est l'agonie. Janis
Joplin, Jimi Hendrix, Jim Morrison, tous morts d'un excès de drogue.
Parmi les routards, combien ne reviendront plus. Morts eux aussi. Ou emprisonnés
dans les geôles le long de la Route, pour trafic ou possession de
drogue. La nouvelle génération qui pointe vers le milieu
des années soixante-dix ne croit plus en rien. No Future.
L'ère punk est née. On écoute les Sex Pistols, qui
clament leur désaffiliation du système sans offrir d'utopique
voie de sortie. Désormais, l'underground célèbre
le désespoir, la mort, la laideur, le junkie.
Parallèlement,
la cocaïne devient symbole de richesse et de célébrité.
Les valeurs du libéralisme entrent en scène : le travail
forcené obtient à l'individu l'argent et la gloire. Pour
tenir le coup, les golden boys et autres yuppies se poudrent
le nez de stardust. Les magazines people font un énorme
battage autour de la cocaïnomanie des stars internationales. La neige
devient la favorite des dance-floors jet-set et des fêtes mondaines
de New York, Paris et Ibiza… La fin des années quatre-vingt,
surtout après le mini-crash de 1987 et le sida, connaît un
retour à l'ordre moral. Malgré le fait qu'on trouve parmi
les cercles artistiques, les jeunes et les marginaux d'aujourd'hui quelques
héritiers de l'idéologie hippie, les drogues ont en grande
partie perdu leur aura psychédélique, à l'exception
de l'ecstasy qui a fait son apparition à l'aube des années
cinquante.
Heroin,
be the death of me
Heroin, it's my wife and it's my life
Because a mainer to my vein
Leads to a center in my head
And then I'm better off than dead
Lou
Reed, Heroin

Crédits
photos :
© Musée
du Fumeur
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