Ils étaient quinze sur le coffre du mort…
O, hisse et une grande bouteille de rhum !

Chanson des pirates de L'Île au trésor de Robert Louis Stevenson.

Stevenson et le pirate mythique

Fin du XIXe, fin de l'ère victorienne : après des années de gouvernance de fer, les mentalités éclatent. La littérature réagit en créant les mythes populaires du XXe siècle : Dracula, Frankenstein et… l'archétype du pirate par Robert Louis Stevenson : Long John Silver et sa jambe de bois, aventurier enfiévré par la quête de l'or, un perroquet perché sur l'épaule. Stevenson, originaire d'Édimbourg, écrivit L'Île au trésor en 1883. Les héros de son roman, tout droit sortis du XVIIIe siècle, tracent un portrait édifiant du monde de la piraterie. Mais il voue aux forbans un culte ambigu : décris comme des êtres généralement laids, au visage battu par la mer, portant de larges balafres ou privés de quelques membres, ils inquiètent dès le premier abord… et fascinent simultanément.
Stevenson et ses pirates auront captivé des générations de lecteurs, et pour cause ! Tous les éléments sont réunis pour mener une belle intrigue : la fièvre de l'or, la promesse d'une vie meilleure, l'exotisme des Caraïbes, le mystère, la violence, la bravoure… Le lecteur les craint et les admire, rêve de vivre l'aventure absolue à bord d'un de leurs navires, à la manière du jeune Jim Hawkins. Stevenson, pour des raisons de santé, ira lui-même faire de beaux voyages. Il finira ses jours dans l'archipel des îles Samoa, où sa tombe se dresse sur le pic Vaca. La caricature du pirate qu'il inventa, continue de nourrir l'imagination des lecteurs d'aujourd'hui, et même du cinéma (L'Île au trésor de Victor Flemming en 1934, Pirates de Roman Polanski en 1986, etc.). Comment le représenter autrement aujourd'hui, que claudiquant sur une jambe de bois et borgne, avec un inévitable perroquet perché sur l'épaule. Effrayant, mais tellement passionnant…

" En me quittant pour toujours, [mon père] m'a donné ce livre (…) et il m'a dit qu'un jour je trouverais ma propre île au trésor. "
Hugo Pratt, dans De l'autre côté de Corto, p. 58, à propos de L''Île au trésor de Stevenson.

Corto, le pirate romantique

En 1968, paraît en Italie un étrange album de bande dessinée, singulièrement épais pour l'époque : 170 pages. La Ballade de la mer salée tresse l'histoire d'une île perdue dans le Pacifique, des batailles navales de la Première Guerre mondiale et d'une étrange mafia de marins, autoproclamés " gentilshommes de fortune ". Genèse de son œuvre, La Ballade de la mer salée proclame la filiation de Hugo Pratt avec Stevenson : en inventant le roman en bande dessinée, Pratt croque un Long John Silver romantique et sarcastique, aboutissement poétique du mythe du pirate.
Corto Maltese commence sa carrière de pirate en l'an 1910. Officier de marine, il prend la défense d'un jeune mousse injustement poursuivi pour meurtre. Corto figurera désormais sur la liste noire des capitaines et n'aura d'autre choix que de devenir pirate. Il ira rôder dans les Antilles et au Brésil, vivant de contrebande, comme à la belle époque des Frères de la Côte. Les références à l'âge d'or de la flibuste et au roman de Stevenson (que Pratt adaptera même pour la bande dessinée) ne manquent pas. Sous le Signe du Capricorne a pour cadre les lieux de hauts-faits de la piraterie du XVIIe et XVIIIe siècle. À plusieurs reprises sont cités dans le récit les noms de célèbres flibustiers : Barbe Noire ou Sir Francis Drake. Corto est détenteur d'un as de pique, une des clefs pour trouver les doublons espagnols du pirate Barracuda. Sur l'île au trésor, Corto rencontre un fou - gardien de la cache - qui rappelle le vieux Ben Gunn de Stevenson. L'or est plus chimérique que réel, car il échappera de justesse à Corto Maltese, lui laissant la responsabilité du choix entre l'entretien de la légende ou la chute du rêve. Plus qu'une clef du trésor, l'as de pique se transforme en clef du mythe, que Corto tient entre ses mains. Sur fond de récits historiques et d'énigmes légendaires, Pratt trace le portrait d'un homme aux confins du monde réel et de l'imaginaire, telle l'incarnation même du mythe pirate (cf notre dossier).

It's a small world after all

Bien que l'aventure pirate s'inscrive dans la lutte contre l'ordre établi, les quêtes de l'or et de la liberté constituent des éléments forts pour mener un récit empreint de l'esprit du rêve américain. L'Amérique du XXe siècle adopte le mythe et l'adapte à la sauce hollywoodienne. Le film L'Île au trésor de Victor Fleming sort en 1934, à point nommé pour réchauffer les âmes d'une nation subissant les conséquences du crack boursier. Ce qui importe dans la chasse au trésor, certes c'est l'or, mais aussi l'aventure. Stevenson, à travers son jeune héros Jim Hawkins, enveloppe son roman de pirates d'un halo initiatique. Il transcende la chasse au trésor en quête d'identité. Incite à poursuivre courageusement ses rêves d'enfant, pour les réaliser une fois devenu grand. Jim le candide sortira vainqueur et grandi de son aventure. N'est-ce pas là le thème principal des contes pour enfants ? De ceux que Disney met à l'écran et avec lesquels il fait rêver les petits du monde entier…
Il y a quelques décennies, le mythe pirate était trop marqué par la violence et la débauche pour que la censure permette aux enfants d'y avoir accès. Certes, la littérature pour enfant regorge depuis toujours de personnages maléfiques et corrompus, de créatures inquiétantes ou de destins tragiques (pensez aux contes des frères Grimm ou à ceux de H.C. Andersen), mais la représentation graphique est beaucoup plus impressionnante que les mots. C'est probablement pour cette raison qu'il aura fallu tant de temps pour que l'équipe Disney s'approprie le roman de Stevenson. En 2002, elle présente enfin un dessin animé intitulé La Planète au trésor. Un an plus tard, les mêmes studios nous invitaient à admirer Johnny Depp dans le rôle du pirate Jack Sparrow, protagoniste tout stevensonien du film Les Pirates de Caraïbes. Doté de magnifiques effets spéciaux, le film découle de l'attraction très prisée de Disneyland à Paris (ou des parcs Disney aux États-Unis). Car Les Pirates des Caraïbes, c'est avant tout ce petit quart d'heure en barque, sous une voûte d'étoiles virtuelles, mais tellement convaincantes qu'on s'y croirait presque : au milieu des Caraïbes, parmi les pirates ivres de l'île de la Tortue, à guetter le trésor des Amériques et prêt à l'abordage…

Illustrations :
"Le compas, placé dans cette ligne, donna E.S.E", in L'Ile au trésor,© Musée national de la Marine / P. Dantec ;
The Black Pirates, film de 1954, © Musée national de la Marine / A. Fux.

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