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  1. Jack Kerouac
  2. Héros de la Beat generation
  3. Origines d'un mythe
  4. A la rencontre des fellaheen
  5. L'itinéraire de Sur la route
  6. Quatre destinations culte
  7. Pour en savoir plus

A la rencontre des fellaheen

Au moment où il part sur la route, Jack Kerouac a changé de classe sociale. Culturellement, il a aussi progressé, ayant inventé avec ses amis érudits des modes de pensée et de vie alternatifs, éminemment nouveaux. Économiquement, il se rapproche toutefois fortement de ceux qui l'inspirent et motivent grandement son œuvre d'écrivain.

Les petits métiers de Jack

Pour quelqu'un sans argent qui souhaite traverser l'Amérique de part en part, il n'y a d'autre possibilité que les petits boulots.
Jack rêve de mer et se fait embaucher en 1942 comme plongeur sur le S.S. Dorchester, navire de marine marchande. Le bateau doit convoyer une cargaison de dynamite et de matériel de terrassement au Groenland. Pour Jack, l'aventure est au rendez-vous, car faire ce voyage en plein Atlantique Nord grouillant de U-boats allemands n'est pas sans danger. Retour à New York. Puis de nouveau marine marchande en 1943, après son échec avec l'armée. Il s'agit cette fois-ci d'une cargaison de bombes destinée à l'Angleterre. Retour à New York. L'expérience maritime de Jack prend fin en octobre de la quatrième année de guerre. La route l'attend et une autre vie avec.
Une des premières étapes de l'odyssée routière de Jack consiste à faire du stop sur la route 6 pour rallier l'Illinois en passant par Chicago. Il découvre pour la première fois ces paysages grandioses dont il avait rêvé au travers des romans ou des films : le Mississipi, les reliefs du Nebraska ou du Colorado. Mais ce sont ceux qui peuplent ces contrées qui reçoivent la pleine attention de son sens de l'observation : fermiers, cow-boys, clochards, chauffeurs routiers, propriétaires de ranchs… Ses carnets se noircissent de sensations, de descriptions, d'éléments de conversation. Puis Jack va à Denver retrouver Neal. San Francisco, que Kerouac associe à Jack London, est l'extrémité de son premier voyage. Il y devient, grâce à un ami, surveillant de nuit avec matraque, arme et badge. Mais ce n'est que provisoire. La quête de Neal le mène à Selma où, amouraché d'une Mexicaine, il ramasse le coton. C'est, dira-il plus tard dans Sur la Route, le métier le plus dur qu'il aura exercé : gagnant très peu et ramassant moins que les autres cueilleurs aguerris. Pourtant, cet épisode constitue un des passages les plus heureux de Sur la Route - et de sa vie avancent ses amis. Effectuant un travail harassant, Jack trouve provisoirement la paix parmi les saisonniers.
Kerouac passe l'année 1948 à écrire son premier roman, The Town and the City. Les années suivantes sont faites de mouvement et de pauses lors desquels Jack fait de l'écriture son unique métier, sans un cent en poche. L'aisance matérielle n'est pas sa préoccupation, et il sait qu'il peut toujours retourner - ce qu'il fait régulièrement - chez sa mère pour écrire et être pris en charge. Mais Jack ne se coupe pourtant pas des individus dont il alimente son œuvre. On le voit en 1952 et 1953, chef de train pour la Southern Pacific Railroad. Un de ses amis et collègue de la Southern, Al Hinkle rapporte que l'intérêt de Jack pour ce travail était nul, que tout ce qu'il voulait, c'était " voyager dans le wagon de queue et fréquenter les cloches qui dormaient au terminus de Watsonville, sous le pont ". Il tente une ultime aventure maritime sur un navire marchand pour la Corée du Sud, mais il ne dépasse pas la Nouvelle-Orléans, renvoyé pour avoir délaissé son poste pour la boisson et une prostituée. Au cours de l'année 1955, Burroughs et Ginsberg publient respectivement Junky et Howl. Jack souffre, sans jalousie, de voir la carrière littéraire de ses amis démarrer et la sienne stagner, lui qui a déjà écrit moult ouvrages non édités.
Fin 1955, Jack fait la connaissance de Gary Snyder, autre individu qu'il " iconisera " dans un de ses célèbres romans, Les Clochards célestes (il y est Japhy Ryder). Gary Snyder est bouddhiste, connaît le japonais et est tourné vers la nature. Il est complètement différent de Neal et fascine également Jack, là encore par ce qu'il n'est pas lui-même. Snyder apprécie beaucoup Jack et ils se fréquentent souvent en cette fin d'année. Snyder, passionné par la philosophie orientale alors peu répandue en Occident, l'initie sérieusement au bouddhisme. Il tente même un syncrétisme avec son catholicisme dont il ne peut se départir, autour des notions de vide, de rien, de bien et de bonté. Cela laisse Snyder perplexe et le pousse à écrire un de ses textes les plus religieux : L'Écrit de l'éternité d'or. Sur le terrain, la relation de Jack et Gary se concrétise par l'ascension du Matterhorn, montagne culminant à 4 000 m dans la Sierra Nevada. Jack en retire le morceau de bravoure des Clochards célestes. Ayant appris qu'un autre de ses amis bouddhistes, Philip Whalen, avait été surveillant des incendies dans un parc national de l'État de Washington, Jack s'inscrit pour effectuer ce travail. Il obtient gain de cause en juin 1956. Il vit coupé du monde en haut du Desolation Peak, ne voyant personne, ne parlant à personne. Jack en redescend soixante-trois jours plus tard au terme de la surveillance, plus que soulagé de quitter cet isolement volontaire. Il n'a pu que s'y observer lui-même, ce qu'il supporte très mal. Il racontera cette expérience (et bien d'autres) dans Le Vagabond solitaire.
Son retour à la civilisation est d'autant plus violent que les journalistes, flairant le filon d'une jeunesse contestataire naissante, commencent à consacrer les écrivains beat, à inventer le concept de beat generation. Ces années coïncident avec l'avènement du rock'n'roll. Jack est englobé dans le phénomène. Sur la Route est publié en 1957 et son immense succès lui fait enfiler un costume qu'il n'a jamais souhaité, celui d'idole de la jeunesse… Il devient le porte-parole de la beat generation. L'anonymat s'envole et les années soixante s'annoncent. Kerouac voyagera encore ponctuellement, mais il a définitivement derrière lui sa vie sur la route, parmi les clochards et les ouvriers.

Sur la mer, les rails et les routes

Avant 1957, l'Amérique n'est pas parcourue à dessein par une foule d'enragés du voyage. Ceux qui voyagent y sont contraints par la vie, comme les hobos (terme américain désignant judicieusement à la fois les vagabonds et les saisonniers). Leur moyen de transport favori est le train de marchandises. Ce cliché du vagabond voyageant en douce dans les wagons est à l'époque, pour ces individus, une réalité. Jack pratique donc naturellement ce mode de transport risqué, qui favorise rencontres et expériences inédites. Il faut fréquemment éviter les contrôles lors des arrêts en gare ; à cela s'ajoute la morsure sans pitié du froid et les risques de chute.
Jack et Neal parcourent souvent les États de l'Union à bord de diverses automobiles. Neal Cassady, le Dean Moriarty de Sur la Route, se targuait d'avoir volé à dix-huit ans plusieurs centaines de voitures, ce qui lui avait valu des séjours précoces en prison. De cette frénésie automobile, il a gardé un mode de conduite particulier : il peut rouler à tombeau ouvert tout en doublant à droite pour le plaisir d'effrayer les automobilistes, dissertant en même temps de philosophie, le tout en tee-shirt en plein hiver dans une voiture non chauffée. Jack réserve à ce sujet de croustillantes lignes dans Sur la Route, restituant à merveille la griserie de la vitesse et le charisme de Neal.
Les récits de Jack conducteur sont rares. Ne se voulant pas acteur de la route, il est le plus souvent conduit. Lorsque ce n'est pas par Neal, cela peut être en car, dans les fameux Greyhound. Quelques relations en résultent parfois, comme la Mexicaine des champs de coton.
Mais c'est bien entendu pour l'auto-stop que Jack est le plus renommé, involontairement. À la fin des années quarante et au début des années cinquante, ce moyen de transport est d'autant plus aisé que rares sont les autoroutes. À l'inverse des petites routes, qui sont légions. La route 66, par exemple, est tannée par la gomme des pneus d'automobiles, et n'est pas encore encroûtée par les bus de tourisme. Si la personne qui prend Jack dans sa voiture ou son camion ne réclame rien en contrepartie, il va aussi loin que possible. Lorsque ses finances sont au plus bas, il lui arrive de profiter des haltes dans les stations services pour y voler de quoi manger.
Sur mer, Jack n'est pas toujours marin. Il est également passager dans un tanker yougoslave voguant vers le Maroc début 1957. Il va retrouver Burroughs, exilé à Tanger. Ce dernier vit paisiblement dans cette zone de non-droit (sa future Interzone) : le Maroc a acquis son indépendance l'année précédente, et n'est pas très regardant sur l'héroïne, le haschich ou les prostitués. Ce qui fait le bonheur de Burroughs, el hombre invisible. Jack est vite rejoint par Ginsberg, désormais célèbre, son compagnon Peter Orlovsky, et un membre tardif de la clique new-yorkaise - mais non moins important -, le poète Gregory Corso. L'écrivain Paul Bowles, qui habite le Maroc pour des raisons proches de celles de Burroughs (drogues et beaux jeunes gens), gravite également autour de la bande. Jack ne passe que deux mois à Tanger, avant de partir pour la France, mais ces deux mois seront décisifs pour l'histoire de la littérature du XXe siècle. En effet, Kerouac aide Burroughs à trier, classer, puis à dactylograhier des notes diverses amassées depuis ses années de déchéance toxicomane ; de ce travail de fourmi naîtra le Festin nu, roman halluciné de Burroughs, à l'influence égale voire supérieure à Sur la Route.

Le Mexique

Le voyage le plus long qu'effectuera jamais Jack en voiture est sans conteste celui qui le conduit à Mexico au cours de l'année 1950, pour retrouver William Burroughs. Premier déplacement de Jack dans un pays non anglophone, le Mexique est pour lui le pays des fellaheens. À cette époque, les seuls Américains à passer le Rio Grande sont aisés, bien propres sur eux, et ignorent superbement la population. Jack et ses compères sont à l'opposé. Dépenaillés, sales et mal rasés, ils ne demandent qu'à se mêler aux habitants, vivre à leur rythme : cela suscite un vif étonnement de la part de tous les Mexicains qu'ils croisent dans leur descente vers la capitale. L'hospitalité que cela déclenche chez eux ravit Jack. Il voit dans leur misère la quintessence de l'esprit beat. Kerouac a enfin trouvé dans les murs lézardés, les rues poussiéreuses et les Mexicains aux nu-pieds un concentré de ce qu'il n'a aperçu que par bribes aux États-Unis. Pour lui, la société mexicaine est plus pure, plus lumineuse, et l'absence de compromis y règne. Jack ne fait à aucun moment part de sa conception de leur pays aux Mexicains eux-mêmes ; ils auraient sans doute été bien surpris d'une telle perception. En revanche, Kerouac ne s'empêche pas, en route, de consommer filles de joie et marijuana. Si l'on se fie aux dires de Burroughs : un individu n'est vraiment intégré dans un endroit que lorsqu'il a établi des connexions sur le plan de la drogue et sur le plan sexuel. Alors Jack s'intègre rapidement au Mexique…
Le Mexico des années cinquante ne compte qu'un million d'habitants. Difficile à imaginer… L'esprit qui y règne s'apparente à celui des villes frontières américaines de la fin du XIXe siècle. La vie qu'y mènent Jack et consorts est faite d'étude (théâtre, archéologie, lecture…) et de moments de détente rythmés par la drogue, facile à se procurer. Le premier long séjour de Kerouac dans ce pays s'achève par son retour en stop, de Mexico à New York (!).

Indéniablement, le Mexique joue un rôle symbolique fort dans les préoccupations de Jack. Il est d'ailleurs le théâtre d'un de ses romans les plus tragiques, Tristessa, récit de son amour impossible avec une prostituée héroïnomane. Cette relation américano-mexicaine est à des lieues de celle qu'entretiennent aujourd'hui ces pays voisins : Jack et ses amis ne sont jamais allés faire la fête à Cancun pour n'y rencontrer que des Américains et les Mexicains qu'ils ont croisés ne flottaient pas, inanimés, sur le Rio Grande.

Ces quelques pages consacrées à Kerouac ne sont pas le récit exhaustif de ses voyages, de sa vie ou de ses romans. La déchéance de Jack (serait-il plus juste de parler de déroute ?), mort d'alcoolisme à quarante-sept ans en 1969 n'est pas évoquée, car ultérieure à sa vie sur la route. Quoi qu'il en soit, Jack Kerouac a joué un rôle clé dans la vie de milliers de ses lecteurs. Certains ont subi un satori après la découverte de sa prose libre de tout formalisme ; d'autres, portés par son souffle, se sont mis en marche pour découvrir le monde. Les beatniks, puis les hippies, sont les mouvements historiques les plus visibles qui revendiquent Jack Kerouac comme père spirituel. Les générations suivantes n'ont peut-être pas lu Sur la Route en poche (quoique cet ouvrage phare de son œuvre demeure un succès de librairie). Il est cependant indéniable que tous les voyageurs " à échelle humaine " ont un jour caressé un idéal de voyage proche de celui de Jack. Toutefois, considérer Sur la Route et quelques autres de ses romans comme des manuels serait une erreur considérable. Jack Kerouac était écrivain, créateur de phrases et de pensées. Il avait fait de la vie son œuvre.

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L'itinéraire de Sur la route


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