Une écriture hallucinée pour une oeuvre hallucinante
Une oeuvre sculptée avec la précision d'un orfèvre
Son œuvre en dix livres a vu le jour après avoir macéré pendant de longues années, si bien qu'une fine couche de passé recouvre ses écrits et ses photographies. La dualité de sa démarche, alliant récit et réflexion, confère une certaine intemporalité à son écriture. Tel un alchimiste de l'écriture, il a forgé ses livres dans la plus grande intimité, en les frottant au réel mouvant qu'est le monde. Pétri par la vie d'autrui et les références érudites, le travail de forçat de Nicolas Bouvier tire sa force dans cette volonté de rendre, dans un vocabulaire opaque, pesant ou lacunaire, l'expérience de l'âme vagabonde aérienne et enivrante. Pour lui, l'écriture est toujours une longue patience. Il lui faut attendre que les souvenirs décantent, regrouper ce qui était éparpillé, et se mettre à l'établi. " Longue patience, recherche et attente du mot juste qui rendrait aux rencontres, aux voix, aux paysages, aux routes leur fraîcheur native et les contours précis qu'on avait perçus."
De L'Usage du monde au Journal d'Aran et d'autres lieux (Irlande, Chine, Corée), en passant par Le Poisson scorpion (Ceylan) et les Chroniques japonaises, l'œuvre de Bouvier, sculptée avec la précision d'un orfèvre, nous fait aimer la quintessence du monde. Une œuvre dans laquelle on respire, qui prend le large et revient avec une conscience inquiète, car aiguë de la réalité. Son périple dans l'espace initie à un autre voyage, au cœur des mots.
Nicolas Bouvier, également photographe, est presque peintre dans son écriture. De son souci de la minutie résulte une écriture relevant de l'enluminure, verbale ou photographique.
L'éloge de la disparition
Dans ses livres, on découvre que le désir éperdu de partir suppose une prise de risque maximale. Il garde, comme un cadeau, cet adage millerien : " Plongez, mais si vous plongez avec une bouée, vous êtes certain de vous noyer."
L'écriture, comme le voyage, est pour Bouvier un exercice de disparition. Ses textes sont une véritable mise en jeu de lui-même. Ses voyages se font objet littéraire, sans rapports aux récits de voyage traditionnels. Lui-même préfère les nomades qui écrivent aux écrivains qui bourlinguent, car les premiers font preuve à l'égard des mots d'une liberté que n'ont pas les seconds.
" La dialectique de la vie nomade est faite de deux temps : s'attacher et s'arracher. On n'arrête pas de vivre ce couple de mots tout au long de la route. "
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