Le trajet pour me rendre jusque chez mon nouveau compagnon est long, sur une route enneigée et non éclairée. De nombreux Ouïghours errent sur la route, rendant eux aussi visite à des proches, des amis, des voisins. Après quelques émotions, nous garons finalement la voiture chez son propriétaire et rejoignons à pied la maison du frère de mon chauffeur. Les femmes ont préparé un grand festin : le non, le traditionnel pain plat et rond, bien sûr, de nombreuses sucreries, et sur la table se succèdent rapidement des soupes et des plats de laghmans.
Finie la vodka de l'Asie centrale ex-soviétique, mes nouveaux hôtes sont à l'heure chinoise et trinquent avec du baijiu, servi dans un seul verre que l'on passe à la ronde, chaque nouveau buveur étant tenu de porter un toast avant de boire. Le goût de cet alcool fait très rapidement regretter la vodka trafiquée du Kazakhstan. L'ambiance est joyeuse, le frère de Sherali va même récupérer chez un voisin un vieux magnétoscope pour diffuser une cassette de la star ouïghour du moment. Les femmes se mettent à danser, quelques hommes aussi, pendant que les anciens posent poliment quelques questions sur la France et l'Europe avant de causer politique.
À Turpan, les Ouïghours vivent très nettement séparés des Chinois et ne se cachent pas pour faire part des tensions entre les deux nations. Les Ouïghours s'estiment lésés : depuis l'implosion de l'ex-URSS, ils sont le dernier peuple non indépendant de l'Asie centrale, et envient énormément leurs voisins kirghizes, kazakhes et ouzbeks, même s'ils sont conscients que, là-bas aussi, les dictatures sévissent. Les anciens regrettent que le seul mouvement de résistance, les « Tigres du Lob Nor », soit si mal organisé et n'ait jamais trouvé un leader qui sache unifier les différents groupuscules. À coups d'immigration forcée, les Chinois Han deviennent plus nombreux que les Ouïghours, dont la culture disparaît peu à peu. Ils jalousent les Tibétains, qui subissent la même loi, mais dont la situation est beaucoup plus médiatisée.
Mon dernier jour à Turpan fut pour le minaret d'Emin Ta, que l'on rejoint par une petite rando de 5 km à travers les vieux quartiers musulmans à l'est de la ville. Le minaret et sa mosquée adjacente ont été entièrement rénovés, mais l'ensemble demeure très intéressant d'un point de vue architectural : aucune fresque ou décoration de mosaïques comme à Boukhara ou Samarkand, mais une simplicité toute afghane caractérisée par le minaret à base très large et au sommet étroit. Dans ce quartier, il n'y a guère que des Ouïghours que je m'étonne de voir jouer à des jeux chinois, alors que je suis tellement habitué à voir les Turcs jouer aux échecs russes. Ici comme en Asie centrale, les lois de l'hospitalité et les règles d'accueil sont respectées à la lettre selon les codes musulmans et s'égarer dans les ruelles à la découverte de la population est un réel plaisir.