En Sicile africaine, de Palerme à Agrigente

Eric Milet
par Eric Milet

28 septembre 2011

Eric Milet
Philosophes antiques, géographes arabes, chroniqueurs du Moyen Âge, héritiers des Lumières, néo-classiques, romantiques, indépendants… La Sicile a de tout temps enflammé la plume des écrivains voyageurs. Une terre convoitée, conquise, captée, retranscrite, magnifiée…

La Sicile est presque un continent à elle seule, un monde à part. Sa partie occidentale regarde l’autre rive, très proche, de la Méditerranée : on appelle la pointe ouest de l’île la « Sicile africaine », eu égard à sa proximité géographique et culturelle avec la Tunisie.

De Palerme la frénétique au charme discret des îles Égades en passant par Ségeste, Sélinonte (photo) et Agrigente, c’est un itinéraire d’une dizaine de jours sur la planète du Beau qui s’offre au voyageur. Un voyage où le temps se mêle à l’espace, sous le soleil de la Méditerranée.
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Palerme, porte d'entrée de la Sicile africaine

Eric Milet
« Panormus conca aurea suos devorat alienos nutrit » Ce qui signifie en gros : « Palerme dans sa conque d’or se nourrit des Étrangers qu’elle dévore ». Tout est dit. Allez-vous faire dévorer par cette ville lovée entre terre et mer, repliée sur elle-même comme un chat endormi. L’antique Panormos, - littéralement le grand port de toutes mers en grec -, digère tous ceux qui la pénètrent.

Palerme, porte d’entrée de la Sicile « africaine », est un gros ventre, un poulpe aux multiples tentacules… à tel point que par moment, on ne sait plus trop où l’on est : Kinshasa, New Delhi, Tunis, Naples, Milan… Cette ville mélange cultures et odeurs, perspectives tirées au cordeau et arabesques. Palerme, c’est la fulgurance à toute épreuve, un foisonnement permanent.

Depuis la nuit des temps, elle a attiré les voyageurs : des Phéniciens qui prirent pied sur le territoire, des Sicules dès le VIIIe s av. J.-C. aux derniers réfugiés bangladeshi, en passant par les Grecs, les Romains, les Byzantins, les Arabes et les Normands, puis tous les chrétiens qui leur ont emboîté le pas : Angevins, Aragonais, Espagnols, Autrichiens, Bourbons…

Un millefeuille de civilisations qui se sont chevauchées, influencées, superposées, combattues, interpénétrées ou repoussées. Toutes ont laissé leur empreinte dans l’architecture, les arts décoratifs, la langue ou la cuisine.

Dans le ventre de Palerme

Eric Milet
Il faut loger dans l’hyper-centre, au voisinage des Quattro Canti, le carrefour emblématique de la ville historique. Un quartier baroquisant en diable, avec ses vieilles maisons toutes noircies de gaz d’échappement et ses façades pleines de mascarons irrévérencieux qui font la nique aux passants.

En descendant vers la cala (le port), la piazza Marina offre son comptant de petits restos populaires. Ici, des gardiens de parking aux étals des vendeurs à la sauvette, c’est l’Afrique qui transpire. Jusque dans les arbres, avec au centre du giardino Garibaldi de grands banyans plongeant leurs draperies de racines aériennes dans le sol millénaire. Une métonymie de la ville à eux tout seuls, ces arbres !

Tous les week-ends, ils trônent au centre du marché aux puces, c’est l’occasion de fureter dans ce que les palazzi environnants rejettent encore comme vieilleries, derniers témoins d’un temps où les églises faisaient encore le plein sinon de croyants, à tout le moins de fidèles.

Ségeste ou le temps suspendu

Eric Milet
Si l’on en croit Virgile, Ségeste aurait été fondée par le troyen Énée en route pour le Latium, où ses descendants auraient fondé Rome. Ségeste, au même titre qu’Erice (à côté de Trapani) et Entella (au nord de Sciacca), constituait un haut lieu politique pour les Élymes, peuple mystérieux que l’on retrouve sous la plume de Thucydide.

Ce peuple eut à croiser le fer à plusieurs reprises avec la puissante Sélinonte, son ennemie jurée. Détruite en 307 av. J.-C. par Syracuse, Ségeste, en mettant en avant ses origines troyennes, finit dans le giron romain à l’issue des guerres puniques. C’est l’une des toutes premières villes de Sicile romanisée. Les Romains la restructurent entièrement, puis, au fil des siècles, elle tombe dans l’oubli.

Aujourd’hui, Ségeste est avant tout un paysage. Le temple (photo) est solitaire et majestueux, comme un jouet posé sur l’herbe par la main d’un géant. Il est fidèle aux canons du dorique en vigueur à l’époque (Ve s. av. J.-C.). L’absence de chambre destinée à la divinité et sa structure à ciel ouvert laissent penser qu’il est inachevé.

Le théâtre se trouve à une vingtaine de minutes à pied du temple, sur l’autre versant du mont Barbaro. Fait plutôt rare, il privilégie le panorama à l’orientation sud que l’on trouve généralement dans ce type d’édifice. Il date quant à lui de l’époque où les Romains restructurent la ville (IIe s. av. J.-C.). Il est considéré à juste titre comme l’un des mieux conservés du monde antique.

Trapani, port de toutes les îles

Eric Milet
Trapani (photo), à la pointe ouest de la Sicile, est une ville attachante. Il règne, dans l’ancienne Drepano des Grecs, un parfum de ville portuaire. Trapani, c’est la case départ pour les îles Égades, à quelques nautiques de là. Structurée autour du corso Emanuele, sa vieille ville égraine un chapelet d’églises et de palazzi baroques. Avec ses squares et ses fontaines à la gloire des dieux de l’Antiquité, Trapani a aussi gardé la fibre hellène.

Depuis l’implantation des compagnies low cost sur l’aéroport de Birgi, tout proche, la ville connaît un regain d’activité touristique. Le parc hôtelier s’est nettement amélioré et l’on déniche aujourd’hui de charmantes chambres d’hôtes. Passez une nuit dans une demeure de maître, face à la mer, précédée d’un repas le soir dans un resto typique du vieux centre.

Au menu, le traditionnel couscous de poisson, cuisiné à la mode sicilienne, avec force tomates-cerises, oignons et poissons de roche préparés « à la matelote » et copieusement safranés. Enfin, derniers legs des Arabes, les abondants desserts, tartes et autres sucreries à base de pâtes d’amande, d’oranges et de citrons, tuiles au sésame, etc… Humm !

La région de Trapani ne manque pas de balades sympas. Accessible depuis Trapani grâce à un funiculaire, l’antique Eryx (Erice), aujourd’hui village médiéval, mérite le détour. Dans l’arrière-pays, on peut visiter les salines, d’où on admire l’un des plus beaux couchers de soleil de Sicile occidentale. Le sel a permis à Trapani de s’enrichir. Il constitue, avec l’industrie de la pêche au thon, l’une des activités qui ont assuré la prospérité de la ville.

Le charme discret des Égades

Eric Milet
Ce petit archipel de trois îles, qui forme la plus grande réserve marine d’Europe, est peu fréquenté par les touristes. Ils leur préfèrent les plages de San Vito Lo Capo, situées à quelques kilomètres, mieux équipées pour les plagistes (petits bars, campings, boîtes de nuit, etc...).

Possédant chacune leur propre charme, les îles Égades (Egadi) sont accessibles en hydroglisseur à partir de Trapani. Favignana, de loin la mieux desservie, offre le plus de possibilités pour se loger. Débarquer là-bas, c’est mettre les pieds dans un autre monde. Cette île, comme ses sœurs, fut rachetée par un seul homme à la fin du XIXe siècle, dans le but d’y développer la pêche au thon rouge (aujourd’hui sérieusement réglementée). L’ancienne madrague, superbe exemple d’architecture industrielle, marque aujourd’hui l’entrée du port.

Les Carthaginois se sont intéressés aux Égades les premiers. Mais c’est le patrimoine halieutique - et en particulier celui du thon rouge, trouvant ici des eaux propices à sa reproduction -, qui de tout temps a servi l’archipel. Arabes, Normands et Souabes ne s’y sont pas trompés. Les premiers ont même initié une forme de corrida nautique, la Mattanza, qui se déroule encore chaque année au mois de mai.

L’île la plus éloignée est aussi la plus authentique. Marettimo (photo), c’est les Cyclades il y a 40 ans. La nature y règne en maître, avec de nombreuses plantes endémiques et des espèces d’oiseaux protégées. Avec juste ce qu’il faut de chambres d’hôtes, Marettimo conviendra parfaitement aux amoureux de paysages sauvages, où l’homme paraît encore en sursis.

Il n’y a pas si longtemps, des colonies de phoques moines annonçaient l’arrivée du printemps. Aujourd’hui, l’île poursuit sa marche séculaire, rythmée par les arrivées et les départs des bateaux qui viennent l’approvisionner en passagers ou en denrées alimentaires. Jamais une île située à 1h20 d’hydroglisseur d’une côte n’aura été plus au large.

En route vers Marzara del Vallo

Eric Milet
La côte est bien desservie par les bus, mais une petite voiture de location permet de faire des détours par l’arrière-pays et de s’arrêter au bord de petites criques discrètes, notamment entre Trapani et Marsala. À l’époque où les Phéniciens ont pris pied sur la côte, le niveau de la mer devait être de l’ordre de 50 cm plus bas. Aujourd’hui, la chaussée qui relie l’île de Mozia (photo) au continent est complètement immergée. Sur l'île, un musée hors de prix permet d’admirer la statue d’un éphèbe d’une élégance remarquable.

Marsala, l’ancienne Lilybée (littéralement, « en face de la Libye »), possède quelques églises et palazzi baroques. Terre de commerce pour les uns, terre de rapine pour les autres, Marsala – siège du débarquement des mille de Garibaldi le 11 mai 1860, à l’origine du Risorgimento -, est connue depuis l’Antiquité pour son excellent vin liquoreux. La ville compte pas mal de petites enoteche agréables.

Mazara del Vallo évoque l’Arabie heureuse. Jamais une ville sicilienne n’a été autant influencée par la culture musulmane. Entre le début du IXe siècle et la conquête normande à la fin du XIe siècle, les Arabes n’ont de cesse de l’embellir et d’innover. Aujourd’hui, de la cuisine à l’architecture, des habitudes de vie en passant par la langue, leur présence se fait toujours sentir.

La casbah, avec ses ruelles colorées de céramiques et ses maisons toutes de guingois, n’a rien à envier à ses sœurs nord-africaines. On y mange un excellent couscous de poisson et de délicieuses pâtes aux sardines. Tout ça sur fond de jardins d’agrumes, parfumés de jasmin, de lilas, et de fleurs d’oranger.

Pantelleria, fille du vent

Eric Milet
Pantelleria (photo) se situe à une heure de vol de Trapani ou deux heures d’hydroglisseur de Mazara del Vallo. Une île volcanique et venteuse, posée sur le bleu métallique d’une mer en lambeaux. Une terre âpre, à parcourir à pied tant est accidenté son relief. Oliviers, câpriers et ceps de vigne y poussent à grand peine. À chaque détour, les points de vue sont plus saisissants les uns que les autres.

Ici, le vent déchire tout. La campagne est raturée de murets anthracite, comme pour souligner la détermination des hommes à vivre ici, entre ciel et eau. On ne pêche pas, la mer est trop profonde pour ça ; alors on cultive, on irrigue, on cimente.

Pantelleria est une île possessive. Elle n’a pas eu de mal à retenir les stars : Sting, Madonna et notre vigneronne Carole Bouquet, qui produit ici, parmi les damusi (maisons traditionnelles) et les carcasses de bagnoles rouillées, un excellent passito, le vin local. Un vin d’or, un nectar de lumière et de douceur, fruit d’une terre rugueuse vampirisée par le vert, dont la fertilité n’a d’égale que la pugnacité des hommes qui sont parvenus à la domestiquer.

Pantelleria, isolée dans le royaume de Neptune, est avant tout terre de Déméter, déesse de l’agriculture et du renouvellement des saisons. Ses câpres et son vin sont aujourd’hui exportés dans le monde entier.

Sélinonte, pierres de lumière

Eric Milet
« De nouveau, nous interrogeâmes des temples grecs. Nous ne trouvâmes rien à en dire, ils ne nous disaient rien : mais leur silence avait plus de poids que bien des bavardages. Pendant des heures à Sélinonte, nous le subîmes sans nous en lasser, assis parmi d’énormes tambours écroulés». (Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, 1960)

Fondée au VIIe siècle av. J.-C. par les Grecs, Sélinonte (photo) tient une position pratiquement inexpugnable. Port d’accostage de la Libye et notamment pour les denrées en provenance de Cyrène, la cité passe le plus clair de son temps à en découdre avec les Élymes de Ségeste. Lesquels Élymes, soit dit en passant, retourneront leur veste en combattant aux côtés d’Hannibal ler pour l’anéantir en 409 av. J.-C. !

La population de Sélinonte, désormais sous la férule de Carthage, se voit contrainte d’émigrer vers Lilybée, abandonnant leur ville à l’Histoire. Mangée par le sable, Sélinonte ne fera véritablement surface au début du XIXe siècle, et en fanfare s’il vous plait ! C’est à Sélinonte qu’en 1830, Jacques Hittorff (l’architecte de la gare du Nord à Paris), met en évidence que les temples grecs étaient peints de couleurs vives ! Une affirmation, aujourd’hui admise, qui fit scandale à l’époque.

Aujourd’hui, le site procure toujours autant de plaisir. Il faut déambuler parmi les hautes herbes et les fleurs, face au bleu de la mer, afin de s’imprégner d’une architecture évocatrice. À Sélinonte, le visiteur prend la mesure du temps. S’il vous en reste un peu, la visite du museo civico de Castelvetrano, à quelques kilomètres à l’intérieur des terres, offre un bon complément à la découverte du site.

De Sciacca à Agrigente, patrie d’Empédocle

Eric Milet
Entre Sélinonte et Agrigente, blottie au pied du monte Kronio, Sciacca, rebutante au premier abord, s’avère une excellente base pour sillonner la région. En balcon sur la mer, cette ville baroquisante, qui porte encore trace de son passé arabo-normand, s’est fait une spécialité de la céramique sous toutes ses formes. Un autodidacte en proie à une peine de cœur y sculpta pas moins de 5 000 têtes dans la pierre. Il a créé un musée en plein air, baptisé Il Castello Incantato.

Les plages au voisinage d’Eraclea Minoa comptent parmi les plus belles de Sicile. Évidemment, elles sont bondées en été, mieux vaut y étaler sa serviette en septembre-octobre. Le site archéologique d’Eraclea ne casse pas quatre pattes à un canard. Par contre, la route de l’intérieur vers Agrigente, qui passe par Cattolica et Raffadali, est très agréable. Elle ondule dans une campagne riante striée de vignes, à cents lieux de la côte et de ses embouteillages à la belle saison.

Agrigente (photo), vue du ciel, ressemble à une grosse maquette. En haut, se trouve la ville nouvelle avec ses rues parallèles, qui cherchent leur chemin vers la mer à grands coups de zigzags. Sur le plateau, se répand un foisonnement d’édifices tous plus majestueux les uns que les autres, éclairés tard dans la nuit. La patrie du truculent Empédocle a bien des atouts avec ses temples, qu’on croirait abandonnés la veille.

Egalement ville natale de Luigi Pirandello, Agrigente possède en son sein quelques belles adresses de bed & breakfast. Son front de mer, en revanche, sacrifié sur l’autel du tourisme de masse, est un monument de laideur. Comme quoi, l’air du large n’est pas forcément profitable aux architectes !

Fiche pratique

Eric Milet

Pour préparer votre séjour, consultez notre fiche Sicile.

Tourisme Sicile

Comment y aller /se déplacer ?

Vols directs low cost Paris-Palerme avec Transavia, EasyJet ou WindJet. Vols directs également depuis Marseille avec Ryanair.

Location de voiture conseillée sur place.

Se déplacer en car peut être une solution alternative, à condition toutefois de faire abstraction des dimanches et jours fériés, où le réseau est souvent à l’arrêt complet. Néanmoins, cette solution s’avère contraignante, notamment si l’on envisage de visiter les sites éloignés des centres urbains, comme Ségeste ou Sélinonte, assez mal desservis aux heures les plus intéressantes.

Quand y aller ?

La probabilité d’avoir vraiment du beau temps commence début juin et se prolonge jusqu’à la fin du mois d’octobre. En gros, il faut éviter l’altissima stagione, période durant laquelle les Italiens prennent leurs vacances et qui va grosso modo du 20 juillet au 25 août. Palerme et les sites archéologiques quant à eux, peuvent se visiter toute l’année.

Où dormir ? Où manger ?

On trouve un peu partout des chambres d’hôtes, plus ou moins bien aménagées. Elles offrent souvent la possibilité de triples ou quadruples, ce qui fait baisser sensiblement le tarif pour le routard à petit budget.

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Du côté de l’assiette, quelque soit le budget, tout le monde sera gâté. Dans cette partie de la Sicile, la cuisine est un véritable feu d’artifice de saveurs. La mer est omniprésente, ainsi que les agrumes, qui parfument pratiquement tous les plats, sans oublier une forte tradition du pain et du vin. Bref de quoi régaler les épicuriens.

Un couscous à la sicilienne ?

Profumi di Couscous : viale Regina Margherita, 80 à San Vito lo Capo. Tél. : 0923-97-41-55. Notre coup de cœur pour le cadre (cour intérieure avec des citronniers) et les merveilleux couscous !

Le + de routard.com

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