Canada : l'Acadie, une Amérique française

07 septembre 2010
Leur domaine, enjeu des guerres franco-anglaises, changea neuf fois de mains en un siècle ! Déportés en masse en 1755, ils ont vu leurs familles dispersées, anéanties. Mais rien n’y a fait : les survivants, trop attachés à leur terre, sont revenus. Et leurs descendants sont toujours là, formant aujourd’hui 35 % de la population du Nouveau-Brunswick, la seule province officiellement bilingue du Canada. Une sacrée renaissance !
Voyage en terre acadienne, à la rencontre de nos « cousins » d’outre-Atlantique, de la baie des Chaleurs à la baie de Fundy, en passant par Caraquet et Shediac.



Bleu-blanc-rouge à l’étoile d’or

Ce n’est pourtant pas l’Union Jack qui flotte sur ces terres, mais un drôle de tricolore, bleu-blanc-rouge frappé d’une étoile d’or : le drapeau de l’Acadie, choisi à la fin du XIXe siècle pour représenter une nation sans patrie et symboliser l’attachement conjoint à la langue française, à la Vierge Marie et à la Papauté.
Passé Bathurst, mi-anglophone mi-francophone, il est partout, se hissant sur les mats, recouvrant entièrement certains murs, le liseré des trottoirs, le phare de Grande-Anse, joliment perché sur une courte falaise ocre, et jusqu’aux casiers à homard. « Acadiens et fiers de l’être », telle pourrait être la devise des habitants de Caraquet et de sa région — bien logiquement désignée sous le nom de péninsule acadienne.
Irréductibles Acadiens

Caraquet (prononcez « Caraquette », comme l’huître locale au goût de noisette) s’affirme aux avant-postes de la résistance. On y publie l’unique quotidien de langue française du Nouveau-Brunswick, l’Acadie Nouvelle. Et, chaque été, le Festival Acadien célèbre avec vigueur la joie de vivre de tout un peuple, en pleine renaissance culturelle. Le dernier jour, entre défilés, drapeaux, parapluies bleu-blanc-rouge, tambours et trompettes, la fête du « grand Tintamarre » semble proclamer « oui, on est bien vivants ! ».
Pour la nostalgie, il y a l’extraordinaire Village Acadien (photo). Entre champs, bois et ruisseaux, soixante édifices datant de 1773 à 1949 recréent une authentique communauté acadienne. On y vit comme à l’époque, en froc et en sabots, à l’ombre de l’église et de son clocher. Les hommes vont au puits, joug sur l’épaule. Les femmes teignent la laine, tissent, saluent la maîtresse, puis s’en retournent à leur fricot.
Chaque acteur s’approprie son personnage et, au fil des années, reproduit sa vie, communiant avec le passé. Aucun anachronisme, aucun impair : chaque ustensile colle à son époque, comme au temps jadis. Une parenthèse temporelle pour mieux rêver à un passé sublimé.
Le Grand Dérangement

En quelques semaines, en 1755, les Anglais vainqueurs décidèrent de se débarrasser une fois pour toutes de cette population française qui occupait les terres fertiles des abords de la baie de Fundy. Voilà presque un demi-siècle, déjà, qu’ils refusaient obstinément de prêter allégeance à Sa Gracieuse Majesté — craignant de devoir se faire protestants et de prendre les armes contre les Français.
En Acadie, le diable a un nom : Lawrence. Gouverneur de la Nouvelle-Écosse, il choisit de déporter les Acadiens. Des familles déchirées, sans espoir de jamais se retrouver. Fermes brûlées pour l’exemple. Dans la débâcle de ce nettoyage ethnique, la moitié des Acadiens périrent. Tués pour avoir résisté. Morts de faim ou de froid après s’être enfuis dans les bois — où certains eurent la chance d’être aidés par les Indiens Micmacs. Noyés lors du naufrage des vieux navires affrétés pour les emporter.
Tous les musées acadiens se penchent sur cet épisode dramatique. Tous expliquent, aussi, le retour de certains Acadiens, après que Québec fut tombée (1763) et que la France d’Amérique eut cessé d’exister. Ce qu’ils ne disent pas, cependant, c’est le rôle même du Grand Dérangement dans la survivance de la communauté. Sans ce bouleversement unificateur, les Acadiens se seraient peut-être dilués depuis longtemps dans la majorité anglophone.
À l’ombre des clochers

Peu à peu, la communauté se reconstitua. Les religieux ouvrirent les premiers collèges, formèrent une élite francophone de professeurs et de politiciens. En 1884, ces hérauts de l’Acadie, réunis à Memramcook, adoptèrent le drapeau à l’étoile jaune et redonnèrent aux leurs une première raison d’espérer. Leur combat s’est prolongé. Il a débouché sur l’ouverture de l’université francophone de Moncton (4 000 étudiants), puis sur l’adoption du français comme seconde langue officielle du Nouveau-Brunswick en 1969.
Le rôle du clergé dans la survie de la communauté n’échappe à aucun Acadien. Pas étonnant que Grande-Anse s’enorgueillisse d’un Musée des Papes unique en son genre. Pas étonnant que, dans les années 1950, le « journal national des Acadiens », L’Évangéline, ait titré en grosses lettres : « Seigneur, faites que nous vous aimions ! ». Sa devise : Religion, langue et patrie…
À Caraquet, la chapelle de Sainte-Anne-du-Bocage (photo) est devenue lieu de pèlerinage en mémoire des premières familles réétablies après le Grand Dérangement. Comme partout, l’événement est dûment commémoré chaque 28 juin.
Au pays de la Sagouine, le « chiac »

À Saint-Louis-de-Kent, le français resurgit. À Bouctouche (photo), on visite le village de La Sagouine, l’héroïne de l’écrivaine Antonine Maillet, prix Goncourt 1979 pour Pélagie-la-Charrette — l’odyssée d’une femme acadienne devenue esclave, qui regagne son pays à pied depuis la lointaine Géorgie. Le lieu est attachant. Une dizaine de maisons de pêcheurs colorées et un petit phare se regroupent sur un îlot relié à la terre ferme par une longue passerelle en bois.
Même la cuisine s’inscrivait dans la lutte contre les Anglais. La poutine acadienne ? Des boules de pomme de terre râpée, plongées dans l’eau bouillante. Pour mieux dégoûter les soldats britanniques qui s’invitaient aux tablées… Ce qu’ils ignoraient, c’est que les boules cachaient du bon lard ou du cochon ! Luxe nouveau, on mange désormais la poutine avec de la cassonade, lors des soupers-spectacles redonnant vie à l’Acadie éternelle.
Vers Caraquet, on a un accent français en parlant anglais. À Shédiac, c’est plutôt l’inverse… Certains affirment que le port a donné son nom au chiac, ce drôle de patois qui conjugue à la française les verbes british, qui drop (sème) au coin des phrases des « but », des « cute » et autres « weird »… Le chiac a ses règles. Non, vous ne direz pas : « j’ai coupé mes hairs ». Mais : « j’ai fait une haircut ». Ou, éventuellement : « je m’ai coupé les cheveux ».
Shédiac, capitale mondiale du homard

L’étiquette interdisait, alors, que l’on mangeât du homard au déjeuner et en limitait la consommation au petit déjeuner et au dîner à une fois par semaine. Les enfants le fuyaient et les prisonniers, pauvres d’eux, s’en voyaient servir à tous les repas, matin, midi et soir. Une double peine, que certains comparaient à une torture !
La pêche commerciale débuta dans les années 1840 et les exportations vers l’Europe en 1875. Paysans de tradition, les Acadiens ne sont devenus pêcheurs qu’à leur retour, après le Grand Dérangement : les bonnes terres accaparées par les colons anglais et écossais, il ne leur restait que la pêche.
Aujourd’hui, la morue qui attira au Canada les premiers terre-neuvas, le hareng, le saumon ont presque disparu. Que reste-t-il ? Le homard. Certes pas aussi nombreux que jadis, mais il s’en pêche près de 50 000 tonnes par an, essentiellement dans le golfe du Saint-Laurent et le détroit de Northumberland.
En haute saison (août), au Big Fish Marché d’Homard, le prix descend parfois jusqu’à 4 $Ca (2,8 €) la livre (2,75 $Ca payés au pêcheur) — une misère —, pour remonter à 10 $Ca (6,5 €) en basse saison. On pioche dans le vivier en essayant de ne pas tomber sur le homard bleu électrique (une rareté !) ni de trop titiller le homard géant (10 kilos pour 80 cm et sans doute autant d’années…).
Baie de Fundy, la mer ou presque

La très terrestre Moncton, ancrée sur la rivière Petitcodiac, assiste deux fois par jour au spectacle du mascaret — d’abord simple liseré à l’horizon déroulant sa vague comme un tapis roulant, grondant à l’approche du parc Bore. En une heure tout juste, le niveau de la rivière s’y élève de 7,50 mètres ! À marée basse, l’eau se retire. Seules demeurent les cicatrices luisantes des larges berges découvertes.
À Hopewell Rocks (photo), on marche sur le « fond de la mer » — comme on dit ici —, au milieu des « pots de fleurs ». Au jusant, ces incroyables champignons rocheux aux bases érodées, saupoudrés de végétation, se muent en improbables îlots. On pagaye au milieu, en kayak, jusqu’au prochain échouage. Chaque année, la force colossale des marées dévore 60 centimètres de falaises. Et, chaque jour, la baie voit circuler autant d’eau que le rejet cumulé de toutes les rivières et tous les fleuves du monde (10 000 milliards de litres) !
Au large, la baie grouille de vie. La prolifération du phytoplancton et du krill attire poissons, oiseaux migrateurs par millions et cétacés. À bord du ferry cinglant vers l’île de Grand Manan, la traversée devient croisière. Un, deux, puis bientôt dix marsouins fendent les eaux de leur aileron dorsal. Un rorqual, puis deux, montrent leur dos. Puis c’est une baleine à bosse, semble-t-il, au ventre plus clair, qui roule sur le flanc et dresse sa queue.
Île-du-Prince-Édouard : incursion en Inglaterra

Bordée par une palissade de courtes falaises, la côte nord est entrecoupée de caps, de plages sauvages et de dunes corpulentes, sans cesse remodelées par les vents. Tout le secteur fait partie d’un parc national, aux portes duquel prospèrent les cottages.
Au sud-ouest, la région Évangéline se souvient de ses racines acadiennes. Ils ne sont guère que 6 000 (4 % de la population) de langue maternelle française — et moitié moins à le parler au quotidien. Une goutte d’eau dans une mer anglo.
Mais à Abram-Village, la goutte d’eau semble intarissable. Au théâtre communautaire, certains soirs d’été, la langue joue des pièges du français et des tentations de l’anglais dans une envolée de rires partagés. Un spectacle bon enfant, comme l’Acadie tout entière : entre chaque acte, les acteurs descendent de scène, servent un verre aux spectateurs, trinquent avec eux. « À l’Acadie ! » Et comme de coutume, tout se termine en chanson.
Viens voir l’Acadie
Deux cents ans ont passé
On a fait qu’exister
Perdus dans le silence
Si tu regardes au loin
Tu verras qu’on revient
On remonte la pente
(Donat Lacroix, pêcheur et auteur-compositeur de Caraquet)
Fiche pratique

Pour préparer votre séjour, consultez notre fiche Canada.
Office du tourisme canadien
Cyber Acadie
Office du tourisme du Nouveau-Brunswick
Office de tourisme de l'île du Prince-Edouard
Arriver-Quitter
La plupart des visiteurs atterrissent à Montréal et gagnent les provinces Maritimes par la route. On peut toutefois rejoindre Fredericton ou Moncton au Nouveau-Brunswick, Charlottetown à l’Île-du-Prince-Édouard et Halifax en Nouvelle-Écosse avec Air Canada, via Montréal.
Sur place, les transports en commun se limitent aux liaisons entre grandes villes assurées par Acadian Lines. Mieux vaut avoir une voiture de location.
Où dormir ?
- Gîte l’Isle du Randonneur : 539, bd Saint-Pierre Ouest, à Caraquet. Tél. : 506-727-3877 ou 1-800-620-3877. Acadienne, la charmante Denise a aussi du sang micmac qui lui coule dans les veines. Passionnée par l’histoire de ses ancêtres, elle rejoue chaque matin au petit déjeuner un épisode de leur tragique passé ! En vedette : l’incontournable Évangéline, incarnation des familles déchirées lors du Grand Dérangement. Au dîner, Denise vous montrera comment préparer le homard.
- Hôtel Château Albert : dans le Village Acadien. Tél. : 506-726-2600 ou 1-877-721-2200. L’hôtel, rebâti sur le modèle d’un établissement de 1910, se trouve à l’intérieur même du Village historique Acadien ! Tout y est identique : réceptionniste en costume d’époque, caisse et téléphones vintage, baignoires à l’ancienne…
- C’Mon Inn Hostel : 47 Fleet St, à Moncton. Tél. : 506-854-8155. Si Moncton n’est pas une très belle ville, elle sait néanmoins se rendre attachante par sa vie étudiante et ses nombreux lieux de sortie. Alors, le temps d’aller voir le mascaret, pourquoi ne pas loger dans cette charmante auberge de jeunesse, joliment décorée, super bien tenue et des plus conviviales ?
- The Montague Rose B&B : 258 Montague St, à St Andrews. Tél. : 506-529-8963. Ceux qui pousseront jusque-là ne seront pas déçus : St Andrews est une adorable station de villégiature amarrée sur un promontoire cerné par les eaux de la baie de Fundy. En plein centre, le Montague Rose occupe une belle demeure de 1859 dressée sur un tapis de gazon immaculé encadré de vieux arbres. Confort et romantisme assurés.
- Andy’s Surfside Inn : Gulf Shore Parkway, près de Cavendish, dans le parc national de l’Île-du-Prince-Édouard. Tél. : 902-963-2405. E-mail :andysurfsideinn@gmail.com. La vieille maison en bois, posée sur un replat dominant la mer, a quelque chose du temps jadis, avec ses petites chambres au mobilier de grand-mère. Sanitaires privés ou partagés et vue directe sur les flots par la fenêtre. On aime beaucoup cet endroit simple et accueillant, un peu hors du temps.
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À faire
BearSafari : à Acadieville, une bourgade perdue dans la forêt, Richard et Viviane ont monté une attraction pas comme les autres : une tour d’observation des ours noirs. Certes, ils les nourrissent pour les attirer, mais c’est mieux que de les chasser — et une excellente occasion de voir des plantigrades de près.
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