Mexique : Oaxaca, cœur indien

Gaël Grilhot
par Gaël Grilhot

22 avril 2011

À 500 kilomètres au sud-est de Mexico, perchée à 1 500 mètres d’altitude, Oaxaca est l’un des joyaux du Mexique. Classé au Patrimoine mondial de l’Unesco, son centre-ville compte de nombreux édifices hérités de l’époque coloniale.

Mais Oaxaca ne saurait se résumer à son magnifique patrimoine architectural. Extrêmement vivante, berceau de la civilisation zapotèque, Oaxaca se caractérise par un foisonnement artistique et culturel, mais aussi politique. Les communautés indiennes, très nombreuses en ville et aux alentours, luttent contre les discriminations et la défense de leurs droits.

Reportage dans une ville de culture, au cœur indien et à l’histoire métisse, dominée par l’un des plus beaux sites archéologiques du Mexique, Monte Alban.
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Oaxaca, centre culturel du Mexique

Gaël Grilhot
« Les Zapotèques pratiquaient l'art pictural, les populations indiennes l'ont perpétué jusqu'à aujourd'hui, et je pense que nous sommes aujourd'hui directement inspirés par cet héritage ». Méticuleux et concentré, Gustavo recopie à la main une gravure représentant le révolutionnaire Zapata, dans la cour de l'Institut des arts graphiques de la rue Juarez. Élève de l'institut depuis sept mois, Gustavo témoigne de ce foisonnement artistique et culturel qui caractérise Oaxaca.

La magnifique collection pré-hispanique du peintre Rufino Tamayo est l’un des symboles de l’enchevêtrement des cultures qui caractérise la région. Formes, couleurs, expressions : choisis par l'artiste pour leur valeur esthétique plus que pour leur intérêt historique, ces objets et sculptures, correspondent la plupart du temps à l'époque pré-classique (-1250 - +200). Ils ont inspiré l'artiste tout au long de sa vie.

Écoles et galeries d'art, lithographie, théâtre : les arts plastiques et le spectacle vivant sont omniprésents en ville. « Oaxaca est le plus important centre culturel du Mexique », affirme Miguel Angel, intarissable sur la question. Lui-même galeriste (Vagabundo galeria), il connaît bien la richesse de la vie culturelle locale, mais aussi les difficultés que peuvent rencontrer les artistes.

Assis à une table de La Jicara, il déguste quelques chapulines (criquets grillés), accompagnés d'une bière brune. Miguel Angel confirme cette forte tradition culturelle d’Oaxaca. Si, effectivement, il y a « transmission culturelle » de la part des communautés indigènes, il refuse d'y voir une « disparition de leurs cultures (...) Leur capacité de résistance est beaucoup trop forte ».

Au-delà de son côté « bobo », La Jicara est un de ces lieux où se rencontrent une bonne partie des acteurs de la scène culturelle oaxaquenienne. Bar-restaurant-galerie-librairie : le lieu a ouvert il y a un an et l'on peut y trouver toutes les informations sur l'actualité artistique, culturelle, mais surtout militante. Luttes indigènes, défense de l'environnement, féminisme : à Oaxaca, la politique n'est jamais très éloignée de la vie culturelle...

Chocolat et vieilles pierres

<a href='/membre/1121'>Vittorio Carlucci</a>
Oaxaca est aussi une terre de traditions solidement implantées depuis des lustres. Prenez le cacao, par exemple… Selon la légende, Quetzalcoatl – le dieu serpent à plumes – est descendu sur terre en prenant la forme humaine, puis s'est transformé en cacaoyer pour faire cadeau de son fruit aux ancêtres. La culture du cacao au Mexique remonte en fait aux Olmèques (-1500 av. J.-C.), mais ce sont les dominicains qui en ont développé la production.

En instaurant la tradition du chocolat quotidien pour des raisons médicales, ils ont ainsi contribué à ce qu’Oaxaca gagne son surnom de « capitale du chocolat ». Si les fèves proviennent la plupart du temps du Tabasco ou du Chiapas, la transformation (en pâte, poudre, …) se fait toujours dans les nombreux moulins que l'on peut encore voir en ville ou dans les environs (Tlacolula, Mitla, ...).

Le patrimoine d’Oaxaca ne se résume pas à cette spécialité gourmande. Le bouillonnement culturel de la ville s'explique par son histoire extrêmement riche, qui a laissé des traces architecturales admirables. La période coloniale a ainsi largement façonné le visage de la ville. L'église Santo Domingo (photo) en constitue certainement l'un des exemples les plus riches et les plus caractéristiques. Construite au XVIe siècle par les dominicains, elle se dresse fièrement devant une vaste place, lieu des rendez-vous des jeunes amoureux.

Accolée à l'église, l'ancien couvent abrite le musée historique de la ville, mais aussi l'impressionnante bibliothèque Francisco de Burgoa, dont la renommée dépasse les frontières du Mexique. « Des chercheurs et des étudiants viennent du monde entier pour consulter les ouvrages » explique Carlos, le bibliothécaire en chef, fier de présenter la collection des quelque 30 000 titres dont il a la charge. « Les conditions de conservation sont excellentes, ici, poursuit-il, ce qui explique pourquoi nous avons ici des ouvrages très anciens, dont onze incunables ».

Théâtres, églises, bâtiments officiels ou arrière-cours ombragées : Oaxaca regorge de lieux fantastiques dont beaucoup connaissent aujourd'hui une seconde jeunesse. « Oaxaca est la plus belle ville du monde », confiait fièrement Léo, un jeune Oaxaquenien rencontré lors d'une fête de mariage. Grisé par la musique et le tournoiement des marionnettes géantes symbolisant les mariés, ou par les quelques verres de mezcal dégustés à l'occasion, je ne suis pas loin d'acquiescer. Le patrimoine d’Oaxaca se déguste sans modération … ou presque.

Populations indiennes : entre attraction touristique...

Gaël Grilhot
Sur la place du village, des jeunes enfants apprennent quelques pas de danse sur une musique saturée, sortant d'un petit poste de musique. Derrière leurs étals encombrés de tapisseries, Noemi et Apolonia contemplent le spectacle, ravies. Nous sommes à Santa Ana del Valle, un petit village indien situé non loin de Tlacolula. Le Mercado de Artesanias y est modeste, et tous les emplacements ne sont pas occupés.

« Il faut une semaine pour fabriquer ce tapis » : petite et souriante, Noemi est la plus disponible pour toutes les explications concernant la fabrication des tapisseries. Elle se prête volontiers à la démonstration : s'installant aussitôt derrière un atelier traditionnel posé non loin de son stand, elle se met à entrecroiser habilement les fils de couleurs sur la trame. Plus réservée, Apolonia nous observe amusée. Elle ne parle pas très bien l'espagnol, comme nombre d'Indiens de la région.

Mitla, Yagul, Teotitlan del Valle, les villages et bourgs indiens sont légion dans les environs d’Oaxaca. L'État compte 20 % de toutes les populations indigènes du Mexique, qui se divisent en une quinzaine d'ethnies. Celles-ci possèdent leurs propres modes d'organisation sociale, qui fonctionnent en marge des structures administratives mexicaines. Les plus connus de ces villages – principalement situés sur la route de Mitla – sont bien sûr indiqués dans tous les guides. Ils possèdent tous leur « marché indien », sur lequel on peut retrouver les poteries noires, Sarapes, et autres spécialités artisanales de la région.

Mais la visite de Santa Ana del Valle offre aussi l'occasion de découvrir la beauté de la campagne locale, de nombreux chemins partant du village. Entre deux champs d'agave, des vieilles dames veillent, immobiles, sur les maigres troupeaux de brebis et de chèvres. Cactus géants, rios à sec, collines sauvages : la balade est superbe. Les vautours, qui tournoient dans le ciel, rappellent sans cesse de faire attention aux bestioles de toute sorte (crotales, scorpions, …) qui peuvent se trouver sur les chemins.

…et discriminations

Gaël Grilhot
Plus loin dans les montagnes, derrière Mitla, d'autres bourgs peuplés majoritairement d'Indiens « Mixés » sont loin d'être aussi fréquentés. Après une longue route sinueuse et abîmée, au bord de laquelle des hommes broient l'agave cuite avant de la distiller – nous sommes au cœur du pays du mezcal – , Tlahuitoltepec se découvre, perchée à flanc de montagne. Dans la ville, les panneaux sont indiqués en Ayuujk (« la parole fleurie »), preuve d'un attachement à une forte identité culturelle. La ville abrite même une radio communautaire qui diffuse dans toute la région, radio « Jënpoj », qui couvre toute l'actualité des Mixés qui comptent près de 110 000 individus, habitant principalement dans l'État d’Oaxaca.

Dévastée par deux coulées de boue provoquées par le déluge de septembre 2010, Tlahuitoltepec se débat en vain auprès des autorités pour reconstruire les infrastructures détruites et consolider celles qui ont été fragilisées. Mais les mois passent, et aucun financement n'a pour l'instant été débloqué. Rien d'étonnant, dans un État où les populations indigènes sont depuis longtemps largement délaissées et discriminées. La situation des habitants de Tlahuitoltepec n'est en effet pas isolée. Dans certaines régions d’Oaxaca, les tensions avec les communautés indiennes peuvent parfois mener à des conflits.

À San Juan Copala, une communauté villageoise Triqui s'est ainsi constituée en structure « autonome » en 2007, pour protester contre les discriminations. Depuis, elle se heurte à un harcèlement et à des violences inouïes (assassinats, expulsions de masse, …) de la part de groupes armés proches de l'ancien gouverneur. Une trentaine de femmes de la petite communauté occupent depuis août 2010 une partie du zócalo d’Oaxaca, pour faire entendre leurs revendications.

Le nouveau gouverneur, Gabino Cué, a fait beaucoup de promesses aux communautés indigènes d’Oaxaca pendant sa campagne électorale. En 2006, la conjonction des revendications indigènes et syndicales a abouti à une insurrection. Le blocage du centre historique d’Oaxaca a duré plus de trois mois. Partout, sur les murs de la ville, les messages à caractère révolutionnaire rappellent aux autorités que le couvercle refermé par la force peut de nouveau se soulever ... un jour ou l'autre.

Monte Alban, le paquebot de pierre

<a href='/membre/4346'>François Darribehaude</a>
Nul ne sait si les bâtisseurs de Monte Alban connaissaient le vélo… Aujourd’hui, ce moyen de locomotion est certainement le plus pratique qui soit – pour peu que l'on soit lève-tôt et un tant soit peu sportif – pour échapper aux hordes de « conquistadors » japonais, néerlandais ou français arrivés en bus. Tôt le matin, Monte Alban, l'antique cité classée au patrimoine culturel mondial de l'humanité, s'offre silencieuse, vide, et d'autant plus majestueuse. Même les danzantes – gravures de personnages qui se contorsionnent – semblent surpris dans leurs postures étranges (sur lesquelles aucun historien ne semble avoir fourni jusqu'ici d'explication valable).

Le site ressemble à un étrange paquebot de pierre divisé en différentes sections, qui témoignent de la diversité et de l'ingéniosité des civilisations qui s'y sont succédé. Débuté sous les Olmèques (-500 -200 avant J.-C.), Monte Alban connaît réellement son apogée sous les Zapotèques, entre 200 et 600 après J.-C. Soit près d'un millier d'années d'aménagements, de destructions et de reconstructions, mais aussi des tonnes d'outils, d'ornements, d'objets usuels qui ont été – et sont encore – retrouvés sur le site. Une mine d'or pour les historiens, dont on peut voir une partie dans l'agréable petit musée situé à côté de l'entrée principale. Rapidement, les bus s'accumulent sur le parking, et le site s'abandonne aux centaines d'envahisseurs des temps modernes.

La descente par la ruta ecologica, qui part de la tombe 105, pour redescendre vers Oaxaca, est périlleuse, mais le panorama y est magnifique. Du haut de la montagne, on entend le vacarme des vendeurs de CDs piratés de la ville. Il est seulement dix heures du matin, l'occasion est trop belle pour tenter de rejoindre les villages indiens des environs (Zaachila, Cuilapan de Guerrero, Santa Maria Atzompa, etc. )

De nombreux sites préhispaniques sont visibles dans la région. Mitla est l'un des plus intéressants d'entre eux, car il correspond à la transition – violente – avec l'occupant espagnol. L'église de la ville a ainsi été construite au cœur de la ville, marquant la volonté du conquérant d'éradiquer les anciens cultes. Mais, aussi beaux soient-ils, aucun de ces monuments ne peut faire oublier la sérénité que l'on ressent, lorsque le soleil se lève sur les ruines de Monte Alban.

Fiche pratique

Pour préparer votre séjour, consultez notre fiche Mexique.

Lire notre dossier sur les grands sites précolombiens du Mexique

Comment y aller ?

Depuis Mexico, peu de vols intérieurs. Il vaut mieux privilégier le bus (6 h, 6 h 30 environ à partir de TAPO). Attention, tous les petits hôtels ou posadas ne sont pas ouverts la nuit. Mieux vaut arriver avant 20h ou après 6h du matin.

Où dormir ?

Beaucoup de petites posadas sont très accessibles dans tout le centre historique. Les moins chères (150 -200 pesos, soit 10-13 €) sont bien sûr les plus bruyantes et les moins confortables. Compter quand même entre 250 et 350 pesos (soit 17-23 €) pour une chambre de base agréable (l'eau chaude est souvent aléatoire, n'oubliez pas de demander).
Pour éviter les nuisances sonores, s'éloigner du centre est une bonne solution. Les prix peuvent baisser après négociations, surtout hors saison, et si vous restez un peu (dégressif au bout de quatre nuitées le plus souvent). Certaines d'entre elles ont internet en Wi-Fi (Hotel Posada Yagul par exemple).

Circuler à vélo

Les agences du centre historique d’Oaxaca proposent souvent des excursions en mountain bike. Mais au 406 de la calle Vigil, vous pouvez directement louer des vélos à la demi-journée ou à la journée (200 pesos, sans caution). Les vélos sont en vitrine, entrez par la porte un peu avant avec un petit escalier, qui mène à une galerie d'art et d'artisanat, le magasin de vélo est sur votre gauche.
Le loueur, d'origine italienne vous offrira un petit plan photocopié difficilement lisible. Suivez bien ses indications si vous souhaitez joindre Monte Alban et les villages alentours. Attention, une balade « facile » selon lui peut s'avérer exténuante pour quelqu'un qui n'est pas monté à vélo depuis trois ans...

Dérivé : il y a aussi une possibilité de visiter la région à cheval. Une agence s'est spécialisée dans ce genre d'excursions : Horse Back Mexico, Murguia, 403,

Arts, artisanat et culture

- La Jicara : Porfirio Diaz, 1105. Restaurant, galerie, librairie.

- Mujeres Artesanas de las Regiones de Oaxaca : galerie d'artisanat de femmes (association), 5 de Mayo, 204 (pour une petite idée de leur production : maroaxaca.blogspot.com)

Sur la Plazuela Antonia Labastida, vous trouverez de nombreux artistes qui exposent et vendent leurs œuvres aux touristes. L'atmosphère est assez bonne hors saison, n'hésitez pas à discuter avec eux, mais attention, pas de photos...

- Galerie d'art contemporain Didier-Mayes : 5 de Mayo, 409.

- La Mano Magica : Alcala 203. Galerie d'art hétéroclite mêlant magie, traditions, peintures, sculptures et artisanat local.

- Vagabundo Galeria : Antonia Labastida 115 Interior 7, Plaza Las Virgenes.

- Instituto de Artes Graficas de Oaxaca : Benito Juarez, 222. L'institut est une école qui peut bien sûr se visiter (salle de lithographie, expositions d'œuvres), mais sachez faire preuve de discrétion.

- Musée d'art préhispanique Rufino Tamayo : Avenidad Morelos, 503. À sa mort, en 1991, le peintre Rufino Tamayo a légué à la ville d’Oaxaca toute son impressionnante collection d'art préhispanique.

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