Indonésie : Java, l'île kaléidoscope

Marina Skalova
par Marina Skalova

02 décembre 2010

Marina Skalova
«La mortelle, la féconde, la divine Java, avec ses volcans cannelés qui fument au ciel, ses orchidées empoisonnées, ses terribles tigres noirs», décrivait déjà l’historien français Jules Michelet en 1868.

Terre de mythe et de mystères, l’île de Java a toujours fasciné les anthropologues et les explorateurs. Centre économique, culturel et politique de l’Indonésie, elle est le cœur palpitant de l’archipel. Dès lors que l’on s’éloigne de la grouillante Jakarta, on découvre une île au décor naturel splendide, vivant au rythme de traditions riches et exigeantes.

De volcans légendaires en temples séculaires (Borobudur, photo), de cités royales en plages idylliques, Java est une perpétuelle invitation au voyage, car elle est multiple, envoûtante et surtout insaisissable.
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Java, « la jeune géante de Baudelaire »

Marina Skalova
« Java, c’est la jeune géante de Baudelaire », écrit Roger Vailland au sujet de cette île fabuleuse, où il voyait une terre de prodiges conçue par « la Nature en sa verve puissante ». Des paysages sublimes, une culture fascinante, un pays fertile et riche en couleurs : Java, aujourd’hui au centre de l’Indonésie unifiée, a tout de l’île du bout du monde dont chacun rêve.

Il ne faut cependant pas oublier que son Histoire a été particulièrement mouvementée. Les premiers royaumes javanais étaient hindous, puis bouddhistes. La culture javanaise, fruit de l’alchimie entre les deux religions, connaît son âge d’or au XIIIe siècle, puis commence à se mêler aux influences musulmanes dès le XVe siècle. Peu à peu, l’Islam devient majoritaire : plusieurs grands royaumes se forment et prospèrent jusqu’au début de l’ère coloniale.

Les Néerlandais s’assurent alors la domination commerciale de Java, ainsi que la sujétion des rois locaux. Mais dès le début du XXe siècle, le ressentiment contre la colonisation se manifeste. Après l’invasion des Japonais, ennemis des Néerlandais pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Indonésie obtient son indépendance le 17 août 1945.

Dès lors, Java est au cœur de la vie administrative et financière de l’archipel. Île la plus industrialisée, elle accueille plus de 60% de la population du pays. Soit 127 millions d’habitants pour une surface de 139 000 km², ce qui correspond tout de même à une densité de 1 000 personnes au km² !

A l’image de l’Indonésie, mosaïque étourdissante de cultures et de confessions, une myriade de groupes ethniques divers peuplent l’île de Java : Sundanais, Betawi, Madurais… La liste est longue. Bien que la plupart soient musulmans, on compte également des chrétiens, des bouddhistes, et même des Indonésiens confucianistes, d’origine chinoise.

Yogjakarta, capitale des arts

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Dès notre arrivée à Java, nous nous sentons enveloppés par l’atmosphère lourde et équatoriale, baignée du parfum si particulier des kretek, les cigarettes locales, aromatisées aux clous de girofle, dont l’odeur ne nous quittera plus jusqu’à notre départ. Nous fuyons la tentaculaire Jakarta, polluée et agressive, pour mettre le cap sur Yogjakarta, le cœur spirituel de l’île. Première destination touristique de Java, elle est connue comme fleuron des arts et des traditions, refuge des créatifs et des passionnés.

Son magnifique palais des sultans, le Kraton, est le centre politique et culturel de la ville, incarnant la persistance des coutumes javanaises à travers l’Histoire. Il trône au cœur d’une véritable cité fortifiée, une vraie ville dans la ville, qui possède ses propres écoles, ses commerces, ses boutiques de batiks… Pour compléter notre visite, nous faisons ensuite un saut au musée Sono-Budoyo, dont les collections offrent un aperçu intéressant des multiples aspects de la vie traditionnelle indonésienne. Bien qu’un petit peu excentré, le musée Affandi, consacré à l’artiste javanais du même nom, mérite à tout prix le détour ! Les toiles de ce peintre expressionniste, au trait vif et douloureux, évoquent quelque peu celles de Van Gogh grâce à leur intensité fougueuse.

La dynamique et séduisante Yogjakarta n’est pas seulement une ville de musées. C’est aussi une ville moderne, au rythme trépidant et chaotique. Le long des arcades de Jl.Malioboro, l’artère principale, boutiques d’artisanat, warungs (stands de nourriture de rue) et échoppes diverses se succèdent ainsi dans un brouhaha d’images, d’odeurs, de couleurs et de sourires.

Devant les galeries commerciales, les scooters déferlent à une vitesse effarante, zigzaguant entre les beçak (cyclopousses), les commerçants et les musiciens de rue. Le soir, routards et jeunes Indonésiens se retrouvent dans les nombreux bars et restos du quartier de Sosrowijayan. On peut notamment y goûter à la spécialité locale, le serpent, cuisiné à la javanaise!

Solo, capitale du batik

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Plus ancienne ville royale de l’île, Solo est plus paisible que sa grande sœur. Elle allie le calme d’une petite ville provinciale avec les attraits d’une véritable capitale culturelle. Dès notre arrivée, nous sommes séduits par la sympathie des habitants de cette cité au charme familial. « Où allez-vous ? », nous demandent-ils. Nous répondons, l’air enjoué: « Jalan Jalan », ce qui signifie à la fois flâner et voyager.

Solo est la capitale incontestée du batik, l’artisanat le plus populaire du pays. Petit rappel : cette technique ancestrale consiste à dessiner des motifs sur du tissu, sur lesquels on applique ensuite de la cire afin qu’ils résistent à la teinture. Véritable caverne d’Ali Baba, le Pasar Klewer (photo) est le plus grand marché de batiks d’Indonésie. Dans ce vrai paradis pour farfouilleurs, on trouve toutes sortes de pièces magnifiques à tout petits prix ! Après avoir fait du shopping, les curieux pourront en apprendre plus sur cet art traditionnel en faisant un saut au musée du Danar Hadi, qui expose de splendides étoffes issues du monde entier, dont de très belles parures royales.

Mais ce n’est pas tout: dans toute l’Indonésie, le nom de Solo évoque les meilleures tables du pays. Avis aux gastronomes : vous allez vous régaler ! Pour cela, il suffit de flâner sur ses nombreux marchés et de goûter aux nombreuses spécialités locales. En entrée, commencez par le gado gado, une délicieuse salade de crudités assaisonnées au satay, la sauce aux cacahuètes dont les indonésiens ont le secret. Goûtez ensuite au délicieux nasi liwet, une préparation de riz au lait de coco accompagnée de papaye verte, d’œuf et de poulet. En dessert, les succulentes serabi, des crêpes au lait de coco, sont simplement sublimes ! Ici, la gourmandise ne connaît guère de limites…

Les arts du spectacle javanais

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A Yogjakarta et Solo, les arts du spectacle javanais se déploient dans toute leur richesse. Ils jouent un rôle crucial dans la culture indonésienne, tout en préservant son héritage hindo-bouddhique.

Le wayang est le théâtre d’ombres traditionnel issu des îles de Java et Bali. Sa forme la plus célèbre est le wayang kulit, joué à l’aide de marionnettes plates en cuir. Derrière un écran, le dalang, maître du récit, manipule les figurines. Il leur prête leur voix, chante et conte une histoire reprenant les légendes issues des textes sacrés hindous. Son récit est accompagné par un orchestre de gamelan, qui rassemble différents instruments indonésiens.

De l’autre coté de la toile, le public voit s’esquisser une danse fascinante, laissant s’entrelacer ombres mouvantes et figures fantastiques. Les rythmes ensorcelants des joueurs de gamelan invitent les spectateurs à des voyages surréalistes, laissant éclore des univers mentaux déroutants. Cette puissance d’envoûtement a notamment inspiré le « théâtre de la cruauté » du poète et dramaturge Antonin Artaud (1896-1948).

Proche du wayang kulit, le wayang golek met en scène des marionnettes en bois à trois dimensions, représentées de la même manière que celles du théâtre d’ombres. Le wayang klitik utilise, quant à lui, des marionnettes plates en bois qui sont directement présentées au public, sans écran. Enfin, le wayang orang est un théâtre dansé indonésien, né dans les années 1830, dont les acteurs incarnent des protagonistes du wayang.

Les amateurs de danse seront également séduits par les légendaires ballets du Râmâyana, l’un des textes fondateurs de l’hindouisme. Au cours de ce spectacle foisonnant et riche en couleurs, plus de 200 danseurs affrontent soldats, singes, ours ou géants pour conter l’épopée fascinante du prince Rama et de sa compagne Sita, protagonistes principaux de l’oeuvre.

Les temples de Borobudur et de Prambanan

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Bien que l’île soit à présent majoritairement musulmane, les deux plus grands temples bouddhistes et hindouistes du monde se trouvent à Java. Bâti aux VIIIème et IXème siècles par les souverains de la dynastie Sailendra, 300 ans avant Angkor Wat, le temple de Borobudur (photo) compte parmi les vestiges les plus somptueux d’Asie du Sud-Est. Cet immense stupa symétrique est composé de 6 plateformes carrées, jalonnées de sculptures en relief, elles-mêmes surmontées de 3 galeries circulaires.

Vu du ciel, Borobudur évoque un gigantesque mandala tantrique. En effet, la structure en spirale du temple incarne la vision bouddhiste du cosmos, compris comme ascension du monde terrestre jusqu’au Nirvana céleste. Surplombant un paysage magnifique de montagnes et de rizières, le site apparaît comme un havre de sérénité, où les bouddhas méditent paisiblement depuis des siècles.

A quelques kilomètres de là, les temples de Prambanan, inscrits tout comme Borobudur au patrimoine mondial de l’Unesco, forment la plus belle incarnation de la culture hindoue à Java. Leur construction fut entamée en 856 par Rakai Pikatan, qui souhaitait commémorer le retour au pouvoir de la dynastie Sanjaya de l’ancien royaume de Mataram. Depuis, le site a souffert de nombreux tremblements de terre (le dernier date de 2006) mais il est cependant toujours parvenu à renaître de ses décombres.

Aujourd’hui, le complexe principal comprend près de 244 temples, trônant majestueusement sur les plaines des environs. Le Candi Shiva Mahadeva est l’ensemble le plus célèbre : ses trois grands temples principaux sont dédiés aux trois grandes divinités hindouistes, Shiva, Vishnu et Brahmâ. Autre incontournable pour ceux qui aiment vagabonder dans les ruines : le Candi Sewu témoigne de l’influence bouddhiste sur l’hindouisme javanais.

Volcans majestueux

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Première région volcanique du monde, l’Indonésie possède les zones sismiques parmi les plus actives de la planète. Avec plus de 40 volcans, Java est ainsi également une véritable terre de feu, constellée de cratères lunaires et de cônes fumants. Le plus célèbre d’entre eux est indéniablement le Gunung Krakatau, dont l’éruption foudroyante de 1883 se répercuta jusque dans la Manche. Aujourd’hui l’Anak Krakatau, son petit frère, en activité depuis 1928, peut être visité au départ de Carita, dans l’ouest de Java.

De l’autre coté de l’île, le splendide Gunung Bromo (2392 m) est la vedette incontestée de Java. Dans un écrin de sable noir, le volcan s’élève par-dessus la caldeira de Tengger, aux cotés de trois autres volcans : le Fursi, le Batok et le spectaculaire Gunung Semeru (3 676 m). Un paysage surréel, apocalyptique, à la minéralité abrupte, se dévoile alors aux yeux des visiteurs. On a l’impression de faire face à un désert de souffre, surplombé de cimes flambantes, dont les vapeurs flottent dans le brouillard telles des nuées fantomatiques.

En continuant vers l’est, on arrive au Kawa Ijen (photo), autre site volcanique inoubliable, culminant à 2 386 m d’altitude. Au cœur d’une immense cavité rocailleuse, se dessine une gigantesque mer de souffre, un lac éblouissant de beauté qui émerge sous la brume. Ses reflets bleus émeraude contrastent avec les jaillissements de souffre orange qui s’élèvent jusqu’aux nuages, formant de fascinants entrelacs de couleurs. Le site est également un centre important de collecte du souffre, très utilisé dans l’industrie indonésienne. Au péril de leurs vies, plus de 300 ramasseurs affrontent tous les jours les émissions toxiques du volcan, en échange d’un salaire dérisoire.

Karimun Jawa, îles paradisiaques

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Pour finir le voyage en beauté, rien de tel qu’une escapade aux îles Karimun Jawa ! Dans cet archipel paradisiaque, à mille lieues du monde moderne, le temps semble avoir suspendu son vol. Au confluent entre océan Pacifique et océan Indien s’étendent des plages de sable blanc de rêve, que viennent heurter des vagues translucides, épousant la couleur de l’horizon. Classées parc national maritime, ces 27 îles d’une beauté rare, bordées de récifs de coraux, constituent un patrimoine naturel extraordinaire, encore préservé des ravages du tourisme.

Ici, le contraste par rapport à la grouillante Java est frappant. Une fois débarqués du ferry, des ribambelles d’enfants, gambadant et virevoltant de toutes parts, nous accueillent avec leurs yeux écarquillés. Seule Pulau Karimunjawa, l’île principale, est habitée. Elle abrite un petit village convivial de quelques milliers d’habitants, une terre de sourires magique qui nous donne l’impression de voguer en plein rêve. Ce véritable Eden tire, avant tout, son charme de la gentillesse de ses habitants, dont la sympathie est spontanée.

Après avoir goûté à la douceur de leur mode de vie, rythmé par les retours des bateaux de pêche, au gré des vagues et des marées, nous nous amusons à jouer aux Robinson Crusoé en sautant d’île en île. Masques et tubas à la main, nous partons à la découverte des trésors sous-marins que cachent ces eaux fascinantes. En l’espace de quelques instants, une multiplicité d’arrière-mondes se dévoilent à nos yeux, peuplés par une faune bigarrée aux couleurs enivrantes : étoiles de mer chatoyantes, raies pastenagues et crabes facétieux…bienvenue dans le monde de Némo !

Sur Pulau Burung, on peut voir des tortues pondre sur la plage, tandis que Pulau Geleang est une zone protégée, réservée à la nidification du pygargue à queue blanche. Sur Pulau Menjangan Besar, il est même possible de nager aux cotés des requins. Pas d’inquiétude, ils ne sont pas mangeurs d’homme !

Fiche pratique

Pour préparer votre séjour, consultez notre fiche Indonésie

Comment y aller?

Pas de vol direct depuis la France.
Le moyen le plus pratique de rejoindre l’Indonésie consiste à passer par Singapour, avec Singapore Airlines, ou par Kuala Lumpur, avec Malaysia Airlines. Voir également les offres d’Oman Air, KLM et Etihad Airways.

Où dormir?

A Jogjakarta, le quartier de Sosrowijayan séduira les voyageurs au petit budget, tandis que celui de Prawirotaman, plus chic, offre des hébergements couvrant toutes les gammes de prix.

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A lire avant de partir

- Borobudur. Voyage à Java, Bali et autres îles de Roger Vailland, publié en 1951, réédité en 2008 par les Editions du Sonneur : Un très beau récit de voyage, sur les traces d’un amoureux de l’Indonésie. Comme il l’écrivait lui-même: «Que faut-il d'autre pour prendre la route et se laisser séduire à la suivre?» - Indonésie de Patrick Blanche, aux Editions George Naef : Un magnifique livre de photos, invitant à une délicieuse dérive de l’imaginaire.
- Les romans de Pramoedya Ananta Toer, l’un des plus grands écrivains indonésiens, contemporain de la lutte pour l’indépendance du pays, lors de laquelle il fut enfermé à maintes reprises.

Petits conseils

- Expressions utiles : Selamat Pagi (Bonjour), Selamat Malam (Bonsoir), Terima Kasih (Merci), Selamat Jalan (Bon voyage).

- A Java, on marchande à chaque instant. La meilleure chose à faire, pour éviter de vous faire arnaquer, est d’apprendre les chiffres indonésiens afin de pouvoir proposer vous-même vos prix:
1 satu, 2 duah, 3 tiga, 5 lima
10 sepuluh
100 seratus
1000 seribu

- Si les Indonésiens partiront d’abord du principe que vous ne connaissez rien de leur culture et que vous avez tout à découvrir, ils seront d’autant plus ravis de voir que vous avez fait l’effort d’apprendre quelques mots de leur langue. Autour d’un Nasi Goreng (riz frit), d’un Satay Ayam (poulet aux cacahouètes) ou d’une soupe aux Bakso (boulettes de viande), la cuisine se prête aux échanges les plus cocasses.

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