Il me reste de temps à autre quelques secondes de lucidité, et je me m'interroge : comment, sans moyen de locomotion propre, et sans y avoir été parachuté, comment diable ai-je pu atterrir dans un coin aussi perdu ? La réponse : ici, le stop marche à plein. Je suis content d'avoir été lâché là, aux abords de la chaîne montagneuse de l'Altai, encore une région consacrée aux poésies de l'infini. J'attends sur un talus, près du chemin de terre censé mener un jour à une hypothétique forme de civilisation groupée. Je n'ose plus dire ville, faut voir les machins. La nature, grand mot qu'on comprend mal chez nous. Et surtout notre rapport à elle, devenu si complexe, passionnel encore, mais douloureux. De bon matin, j'ai reçu la visite d'un berger sur son cheval blanc. Son substantiel troupeau a déferlé sur ma tente. Le moindre igloo argenté au milieu de leur territoire, ils affluent pour renifler le truc, en bêlant au hasard. Puis à 11 h, un homme à moto m'a avancé de cinq kilomètres. Nous avons fendu la paisible matinée d'un troupeau de yacks.