Le Boeing d'Air France est enfin immobilisé sur le tarmac et, dès l'ouverture des portes, les effluves de kérosène et de goudron surchauffé signalent que mai juin n'est pas une période judicieuse pour parcourir l'Afrique sahélienne… et encore moins la partie nord du Tchad, une des zones les moins connues de l'immense Sahara.
Ses premiers pas sur le sol africain, on les parcourt courbé sous la morsure du soleil et l'asphalte collant aux semelles. Quelques mètres, seulement, séparent la passerelle de l'immigration. Des Noirs en uniformes, la matraque ou le Colt au côté, canalisent les passagers dont presque tous sont des hommes d'affaires accourus grâce à la nouvelle manne pétrolière découverte au sud du pays, et des coopérants ou des Tchadiens de retour au pays pour l'été. Car personne ne parcourt le Sahara en été pour des raisons touristiques. Et encore moins au Tchad, à peine remis de ses multiples guerres et rébellions.
Quelques coups de tampon plus tard, et quelques centaines de mètres plus loin seulement, parcourus dans une vieille 504 Peugeot qui n'a de taxi que le nom, je stoppe devant un portail en fer peint en blanc. Aucune inscription n'apparaît, mais il s'agit bien de l'Hôtel Sahel, l'un des seuls de la ville qui ne soit ni trop luxueux et hors de prix, ni totalement glauque, sans eau ni électricité. Il n'y a malheureusement pas trop d'alternatives dans cette cité africaine plate et nue à l'influence soudanaise.
L'Hôtel Métropole dans le quartier africain de Kabalaye procure bien parfois l'une ou l'autre chambre. Sinon, près du grand marché, l'Hôtel Hirondelle est assez peu recommandable. Une des dernières fois où j'étais à N'Djamena, j'y avais croisé un grand Noir complètement stoned qui m'avait coincé en me saisissant l'avant-bras d'une poigne de fer. Les yeux complètement hallucinés, il m'avait regardé d'un air gourmand en me disant : " Je vais te bouffer… Je vais te bouffer… " Oserais-je le dire, je l'avais cru !
Le taxi, après m'avoir escroqué de 100 FF pour trois minutes cahoteuses, repart avec son pare-brise fendu, sa carrosserie totalement élimée, cabossée, dans un nuage noir d'huile et de poussière. En moins d'un kilomètre, j'ai pu me rendre compte que l'atmosphère était tendue dans la ville. Pas de vendeurs à la sauvette. Pas d'étals de fruits et légumes au bord des routes. Beaucoup moins de véhicules qu'à l'ordinaire. Et surtout pas de cette animation collective des villes africaines où se mêlent femmes en boubou paré, gosses insolents, boutiquiers affairés et broussards paysans poussiéreux venus vendre leur récolte en ville.
Grâce au propriétaire indien de l'hôtel, j'en ai vite l'explication : les élections présidentielles viennent de se dérouler au Tchad, et tout le monde est en attente du résultat. Certes, le président sortant Idriss Deby a toutes les chances de l'emporter. Mais tout tient dans le pourcentage qu'obtiendra l'opposition sudiste et même les représentants légaux du mouvement de rébellion Toubou qui occupe depuis quelques années à nouveau le massif du Tibesti, au nord.
Comme on s'ennuie vite à ne rien faire, je décide de sortir malgré tout. On peut manger une brochette de capitaine dans le petit jardin du Pélican qui est tenu par un couple tchado-malgache. Éventuellement, on peut se rendre à La Plantation, de l'autre côté du pont du Logone. Sans prendre de risque, on peut se baigner à la piscine du Novotel la Tchadienne ou à l'Hôtel du Chari. Par contre, toutes les boîtes du quartier de Moursal ou de Mbololo sont fermées.
Le lendemain, l'information tombe : un mort et plusieurs blessés par la police et les forces armées. N'Djamena, malgré son calme trompeur, est souvent comme un de ces fauves qu'on croit mort et qui se réveille soudainement…
Tous les vols internationaux sont bloqués et le pays est coupé du monde. Pour couronner le tout, une tentative de putsch a lieu le même jour en Centrafrique voisine. Bangui est en état de siège et les mutins contrôlent la moitié de la ville. Sandra, une jolie Centrafricaine en boubou, est échouée dans le hall de l'hôtel, en plein désarroi, comme tous les autres passagers de son avion. Que faire, dans cette capitale où, un jour sur deux, l'électricité est coupée ? La rassurer, d'abord. Et travailler, ensuite…
Car je ne suis pas à N'Djamena pour l'exotisme de cette ville, mais bien pour organiser une expédition qui doit nous mener en plein été en lisière du massif du Tibesti, vers le nord-est du Sahara, aux confins des frontières de la Libye et du Soudan, puis au cœur du massif gréseux de l'Ennedi à dos de chameaux, car seuls ces animaux sont capables d'en parcourir les canyons impressionnants.
Par ailleurs, je connais déjà bien les soubresauts de la capitale tchadienne…