Quelques heures de vol et la masse urbaine de Bombay… Mumbai se dessine dans le lointain. La banlieue de la ville s'étend à perte de vue. Enfin, un centre se dessine. Grand virage, la piste est en vue. Dans quelques minutes, mon foulard et mon hedjab ne seront plus qu'un souvenir.
Sentiment d'allégresse incommensurable : après un mois passé en Iran, mon corps peut respirer au soleil du sub-continent indien.
Mes rudiments de hindi me permettent d'avoir des contacts fabuleux avec les Indiens dans toute la partie nord-est de ce pays gigantesque.
Sillonner l'Inde durant quatre mois !
Depuis Mumbai, je m'achemine vers le nord du pays où la chaîne de l'Himalaya s'étend à perte de vue. L'hiver très rigoureux ajoute à l'inimaginable beauté des lieux. Je voyage plus au Nord encore, empruntant des routes vertigineuses où des camions colorés foncent à tombeau ouvert.
Dharamsala, fief du bouddhisme tibétain.
Les montagnes indiennes, l'Himalaya naissant au-dessus de Rishikesh. C'est ici la culture de la marijuana qui remplit bien des poches. Et ceux qui n'ont rien la fument paisiblement, dans un nuage de fumée sortant du shilom en terre cuite. Une pratique ancestrale, imbriquée dans l'hindouisme dont l'ultime but est la libération du monde matériel… Se libérer pour ne plus avoir à renaître. Ne plus avoir à renaître et atteindre enfin le bonheur sans passion, la sagesse suprême de celui qui a renoncé à tout. La drogue est là pour aider à atteindre cet état.
Amritsar, la ville sacrée des Sikhs, où s'élève le temple d'or. On dit du sikhisme qu'il est un composite équilibré d'Islam et d'hindouisme. Un périmètre de pureté est imposé autour du temple où l'on reçoit l'hospitalité pour une nuit, deux, trois, plus si besoin est. La blancheur du lieu éblouit tandis que le temple se dresse, doré, au milieu du bassin central. On avance en silence, promenade ou pèlerinage, au rythme de la musique qui s'élève, lancinante. Solitaires ou en famille, les Sikhs viennent ici comme les Musulmans à La Mecque, se baignent comme les Hindous dans le Gange. Le Pakistan à quelques kilomètres, une frontière, des tensions. Encore une fois. Comme partout, comme toujours.
Le désert du Thar est survolé par des avions de chasse. La région est l'une des plus touristiques d'Inde. Le Pakistan tout près. Dans ce désert, quelques villages et des femmes voilées de tissus colorés qui portent sur leur tête des cruches d'eau en terre cuite. Un enfant recouvert de poussière s'approche timidement du feu au tout petit matin. L'œil vif, blanc, espiègle, il s'accroupit près de la braise encore tiède, les talons plantés dans le sable, le petit corps agile en équilibre parfait. Un chameau nonchalant le toise un court instant. Un œuf dans la poche de sa veste dix fois trop grande pour lui, l'enfant dévale la dune en riant, tout simplement.
Sur les rives de la Yamuna, le tombeau d'une femme datant du XVIe siècle, la période moghole en Inde. Ivre de douleur, le roi décida d'élever une sépulture dont la beauté n'aurait d'égale que sa douleur. Perpétuellement insatisfait par les plans qui lui étaient proposés, le roi fit tuer l'épouse de l'architecte. À son tour anéanti de chagrin, celui-ci ressentit une peine égale à celle du roi et put enfin créer le Taj Mahal. Voici l'histoire du monument le plus célèbre du sub-continent indien.
Est-ce à dire que ce palais de marbre émeut autant que l'on veut bien le dire ? Difficile, à côté des dômes bleus qui couronnent la grande mosquée de la place à Esfahan… Moi, c'est surtout la petite rivière asséchée, le vieil homme et sa barque et la rive déserte où les enfants jouaient, les pieds dans le rare et précieux limon, qui chavirèrent mon cœur.
Piquer ensuite vers la vallée du Gange et la ville sacrée de Varanasi où tout Hindou souhaite mourir de telle sorte que ses cendres soient jetées dans le Gange une fois le corps brûlé.
Il règne à Varanasi un climat aussi envoûtant que dérangeant… La mort et la vie s'y mêlent en permanence : les mariages croisent les cortèges funéraires, on vit dans l'odeur âcre des bûchers mortuaires de bois de santal… Et au rythme des grandes Puja, prières vespérales qui se déroulent chaque soir sur le ghat principal de la ville sacrée. Un brahmane orchestre la cérémonie. Chaque geste, chaque couleur, chaque objet et chaque son est significatif. Sur le Gange vénéré par tous les Hindous, de petites bougies flottent. Des bambins hauts comme trois pommes en font le commerce : cinq roupies la bougie.
Épuisée par la capitale indienne, j'évitais Calcutta et piquais le long du golfe du Bengale jusqu'à une petite ville sacrée en Orissa. Située au bord de la mer, Puri avait été dévastée deux ans auparavant par un ouragan qui a laissé des marques indélébiles de son passage. Atmosphère de fin des temps sous un ciel magnifique et couvert.
À Madurai, des tee-shirts aux couleurs du 11 septembre ornent les vitrines des tailleurs. Coup de pub, coup de provoc, après tout pourquoi pas, même si, tout de même, cela soulève un peu le cœur.
À quelques mètres seulement, le marché aux fleurs de la ville. Des monceaux de couleurs s'étalent aux pieds des marchands qui attendent dans la moiteur de l'air que les passants s'arrêtent.
Le sud de l'Inde est un émerveillement : l'état du Tamil Nadu est pris dans une chaleur phénoménale. Cette partie de l'Inde très verdoyante s'étale en mille nuances de couleurs étourdissantes. Les gens y sont souriants et doux… le bien-être est total. De bus en trains, de jour comme de nuit, je parcourais les routes du sub-continent indien jusqu'à la pointe extrême sud de l'Inde, le cap Comorin où se rejoignent la mer d'Arabie, l'océan Indien et la baie du Bengale. Auparavant, depuis le sud de l'Inde, il existait des liaisons maritimes avec le Sri Lanka, ou, comme on l'appelait à l'époque coloniale, l'île de Ceylan. Mais celles-ci furent interrompues du fait de la guerre entre Tamouls et Ceylanais qui divisa l'île en deux : le sud pour les touristes et le nord pour les combats.
Un avion me fait traverser l'océan Indien… Depuis la ville de Trivandrum, située sur la côte sud-ouest de l'Inde, dans l'État du Kerala. Direction Colombo.
Texte : Ingrid Thobois. Photo : Ingrid Thobois
Partir en Turquie