Hekou, ville-frontière sur la rive chinoise du Fleuve Rouge

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Hekou, ville-frontière sur la rive chinoise du Fleuve Rouge

Sur une carte, la ville de Hekou ressemble à la pointe d'une flèche plantée dans le Nord-Vietnam. Sa hampe serait représentée par le tracé rectiligne du Fleuve Rouge qui coule du Nord-Ouest au Sud-Est et sépare la Chine du Vietnam sur une centaine de kilomètres en amont. À Hekou, le fleuve est rejoint par la Nanxi He pour former la frontière triangulaire que je contemple en ce moment.
Avant mon départ, un ami m'a montré une photo récente du vieux pont ferroviaire " français " qui relie rives chinoise et vietnamienne en enjambant la Nanxi He. Il y apparaît parcouru d'un flot compact de bicyclettes et triporteurs savamment bricolés, croulant sous des quantités invraisemblables de marchandises. Mais aujourd'hui, personne. Que s'est-il passé pour que l'endroit soit maintenant déserté ? Finalement, j'aperçois quelques sanlunche (triporteurs) à l'extrémité d'un pont routier flambant neuf. Jusque-là, je m'étais efforcé d'ignorer ce mastodonte solidement campé sur ses piles en béton. J'aurais dû venir avant. Tout change si vite en Chine. Sur la rive opposée, certains bâtiments datent encore de l'époque coloniale. Je ne suis pas nostalgique de cette période, mais d'une certaine architecture. Côté chinois, on affiche sa bonne santé économique à grand renfort de béton et de constructions carrelées sans caractère qui vieilliront mal. Dans ce nouveau paysage, le pont au style eiffelien semble aujourd'hui s'excuser de déployer ses vieilles dentelles métalliques. Je m'en rapproche. Au moins, mérite-t-il encore l'attention d'un garde-frontière qui m'interdit de prendre un cliché de cette " zone sensible ". Pourtant, à quelques pas, de vieilles femmes parées de tous les atours traditionnels du costume miao(1) posent fièrement en face de la frontière. Contentes de leur petit succès, elles se prêtent volontiers aux photos de groupe tant prisées des touristes chinois. D'entreprenants photographes, alignés en rang d'oignons, en profitent pour proposer des photos souvenirs instantanées.

Je me fais alpaguer par un jeune homme à la mine aussi froissée que la chemise qui me suivait depuis un moment. Il désire mettre en pratique l'anglais qu'il apprend grâce aux programmes diffusés par la petite radio accrochée à son poignet. Il travaille face au vieux pont, à l'hôtel Hekou International, qui fait aussi karaoké et casino. C'est pour le boulot qu'il est venu ; il n'est pas du coin. Il me parle un peu de la région et beaucoup de ses rêves de voyages ou plutôt d'émigration. Même s'il n'aime pas beaucoup les Américains, comme la plupart des Chinois, il donnerait cher pour partager leur way of life. Une nuée d'enfants rigolards vient interrompre notre conversation.
Poursuivant la balade en direction de la rive du Fleuve Rouge, j'arrive au marché frontalier qui réunit plusieurs halles séparées par des cours intérieures. Le trottoir est encombré par les étals de nombreux vendeurs de fruits. À côté du fruit du dragon, des salaks, des sapotilles, je repère un drôle de fruit jaune. Sa chair et sa saveur sont pareilles à un jaune d'œuf cuit. D'ailleurs, on l'appelle tout simplement le fruit-œuf. Un peu étouffant. La plupart des marchands sont vietnamiens, tout comme les marchandises. Le fait est frappant quand on connaît le talent qu'ont les Chinois de phagocyter les frontières par leurs mille et un commerces, petits et grands trafics. Mais il faut dire que l'esprit d'entreprise des Vietnamiens (parfois d'origine chinoise… qui sait ?) n'a rien à envier à celui de leurs grands voisins du Nord.
On trouve ici quelques marchandises surprenantes comme ces jerrycans de Baijiu, l'eau-de-vie à la chinoise, dans lesquels sont jetés vivants de tout petits serpents verts fluo. Les vendeurs, un peu agressifs et visiblement éméchés, me font comprendre que ces petites bêtes au venin mortel révèlent dans l'alcool de nombreuses vertus aphrodisiaques. Ah, ah ! ami asiatique, un grand classique. En bonus, ils ne ménagent pas leurs efforts pour que je vérifie immédiatement les bienfaits de ce breuvage. De l'index, ils m'indiquent les étages supérieurs. En levant les yeux, j'aperçois des visages féminins par-delà les balustrades. Une foule de Xiaojie(2) vietnamiennes attend le client. La prostitution est en train de connaître un développement énorme en Chine. Les zones frontalières du Sud-Ouest sont les plus touchées. Beaucoup d'abattage. Et l'héroïne n'est pas loin, tout comme, fatalement, le sida.

Agacé par ce manège, je rejoins la berge de la Honghe, aménagée en promenade. Avec un peu d'imagination, on se croirait en bord de mer. Il y a de nombreux petits cafés avec d'agréables terrasses que de gigantesques caoutchoucs protégent du soleil. Je choisis le " Romantic Life ". Amusante coïncidence quand on sait que, pour les Chinois, les Français sont l'incarnation même du romantisme ! On ne manque pas de me le rappeler quand je déclare être gaulois après avoir répondu par la négative à la sempiternelle question : " Êtes-vous Américain ? " Les gens sont très relax. De vieux Chinois en marcel ou torses nus, le pantalon roulé au-dessus des genoux, sont réunis autour de cages à oiseaux. Certains discutent, d'autres somnolent. Au menu, de nombreux alcools, cafés et apéritifs qu'on a souvent du mal à trouver en Chine. Profitons-en.
L'heure du dîner approche. Je me dirige vers la rue Renmin Lu. Une foule de promeneurs insouciants y déambule, dans la fraîcheur de la nuit qui vient de tomber. Dans les petites rues transversales, les restaurateurs ont sorti tables et chaises. Au menu, ce soir : un poulet à l'ananas accompagné de quelques bouchées de tofu farcies à la viande de porc. Des gamins s'agglutinent autour d'un des nombreux étals. Pour un kuai(3) , chacun d'eux actionne une petite roulette de bois qui, en s'arrêtant, désigne une figure. Celle-ci est confectionnée en un tour de main par un véritable artiste du caramel. Je préfère ne pas laisser faire le hasard et porte mon choix sur un magnifique dragon. Il ne lui faudra pas plus de cinq minutes pour fondre intégralement sous la lampe de chevet de ma chambre d'hôtel.

1: groupe ethnique
2 : demoiselle, petite sœur, terme utilisé populairement pour nommer les prostituées
3 : nom courant de la monnaie Chinoise


Texte : Dominique Roland et Stéphanie Déro. Photo : Dominique Roland



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