Je quitte mes amis pour me rendre à Split au bord de la mer Adriatique. Le voyage se fera en bus. Le trajet passe par les anciennes lignes de front et les voies de chemin de fer sont moins rapides que la route.
Le début du voyage est plutôt joli dans l'ensemble. À travers la montagne, la végétation est abondante et surtout intacte. Le coin me semble très rural. Pas de grands champs cultivés, mais des petites parcelles où travaillent des paysans. Nous les croisons, leurs faux à la main, les femmes en noir avec des foulards sur la tête.
Je partage mon siège avec un monsieur de Knin. Mes quelques notions de serbo-croate le font sourire. Il tente tant bien que mal de m'expliquer par quelles régions nous passons. Aidée d'une carte et de mon guide, j'essaie de suivre ce qu'il me dit. Nous passons à côté du parc national de Plitvice. Encaissé au fond d'une vallée abrupte et sauvage, il semble magnifique… Mais je n'aurai pas la chance de voir cela, mon voyage sera trop court. Je me contente d'imaginer ce que ça peut être en contemplant les gravures kitsch du parc qui s'étalent sur les murs du restaurant dans lequel nous nous arrêtons en cours de route.
En descendant, vers le sud, la végétation s'assèche. Mais le plus surprenant, ce n'est pas la désertification naturelle, sinon la désertification humaine. Autour de Knin, ville où l'insurrection serbe a débuté en 1991, pas une âme qui vive. Au bord de la route, des villages entiers sont détruits. Toits arrachés, murs démolis, impacts de balles, traces d'incendie… Sur certaines façades, on lit encore en grosses lettres noires " NATO ". Ici et là, on voit que les maisons ont été détruites et des rideaux battent au vent. Certaines demeures ont été réoccupées, mais elles sont voisines de logis abandonnés. C'est probablement le contraste le plus terrifiant.
J'apprends que les hôtels autour du parc servaient de camps retranchés aux soldats serbes. Et ce qui m'a enchanté de loin prend tout à coup un goût amer.
Je regarde les impacts de balles sur les façades, et j'essaie d'ajuster mon imagination à la réalité de ce qu'est la guerre. Vukovar, Dubrovnik… Je connais ces noms de villes pour les avoir entendus des centaines de fois à la télé. Je sais qu'Igor a fui la Bosnie pour se réfugier en Croatie. Je sais qu'un obus est tombé à côté de son université. Je vois le résultat… Mais je suis loin de savoir ce qu'est la peur, la douleur et l'horreur. Un jeune Slovène rencontré à Hvar me raconte que son meilleur ami a perdu la raison en voyant des Serbes défoncer la tête de son père à coups de crosse. Il pleurait…
La guerre est juste là, sous mes yeux. Et je suis tellement mal à l'aise…