Artisanat
Les chevaliers de la porcelaine
En sortant du musée Adrien-Dubouché de Limoges, vous ne verez plus votre vaisselle de la même façon. Et vous aurez le tic local : retourner les assiettes pour vérifier la griffe... Hermès et Taittinger font fabriquer ici : la porcelaine est un art.
Les Chinois le pratiquaient dès le VIe siècle, en faisant cuire à 1 400 °C une argile très pure - le kaolin -, mais nul, en France, n'en sut le secret avant 1761, tandis qu'une brave dame de Saint-Yrieix lave son linge avec une argile blanche. On l'analyse : c'est du kaolin. Un faïencier limousin va en tirer de belles porcelaines. Turgot érige l'entreprise en Manufacture royale. Mais ce n'est encore qu'un artisanat de luxe.
Pour l'ériger en industrie, la dynastie Haviland lui ouvre l'Amérique. Les impressionnistes dessinent pour eux (Monet crée un service Giverny), et leurs produits, d'une élégance aussi extrême que ceux de leur concurrent Pouyat, sont offerts aux présidents américains.
Au début du XXe siècle, 120 fours illuminent Limoges. Sa porcelaine est d'une inconcevable complexité (d'où le prix...). Mais pour la créativité, elle a de l'avance. Pour l'extase, rendez-vous chez Raynaud ou Haviland.
Émaux
Limoges n'a pas attendu la porcelaine pour trôner sur les arts du feu. On ne sait si le « bon » saint Éloi, son évêque orfèvre, perça les secrets de l'émail, ou si la technique provient des Arabes mais, dès le XIIe siècle, toute une floraison d'émaux sur cuivre surgirent près du tombeau de saint Martial. Toute l'émaillerie française fut longtemps limousine.
Une technique nouvelle, le champlevé, les extirpe assez vite des carcans du cloisonné : des creux sont ménagés dans la plaque de cuivre afin d'y recevoir l'émail. Les châsses de l'époque ressemblent à de touchants coloriages d'enfants, aux tonalités franches et douces. Ils représentent des saints, des scènes de martyres... À la Renaissance, des scènes mythologiques prennent le relais et les couleurs font souvent place au gris fumée.
Après une longue éclipse, l'Art nouveau et l'Art déco vont rendre à l'émail ses lettres de noblesse, inaugurant une tradition nouvelle dont l'éclat perdure aujourd'hui.
Du fil à retordre
En matière de tapisserie, le Limousin est artiste ! Il regorgeait de moutons, et les premiers ateliers connus remontent au XVe siècle. Limoges, Bellegarde, Felletin et, surtout, Aubusson vont concurrencer Paris et les Flandres.
Moins délicates, moins coûteuses aussi, leurs tapisseries (dites à « basse lisse » - métier horizontal -, par opposition à la « haute lisse » - métier vertical - des Gobelins) multiplient verdure et feuillage et enchantent les nobles locaux : en voyage, ces derniers les roulent dans un coffre, comme les Chinois font des peintures sur soie.
Les « cartons » (« dessins-patrons ») s'inspirent de gravures pieuses, de l'histoire, des mythologies. Quand Colbert les promeut manufactures royales, ses ateliers emploient 2 000 « lissiers » et exportent même en Europe de l'Est. En 1939, Jean Lurçat - suivi par Picasso, Calder, Le Corbusier, Rouault, Matisse... - renoue le fil.
Figures
- Nathalie Baye (1948) : normande et
limousine d'adoption, elle vient se reposer après chaque tournage dans
la Creuse. Elle travailla avec François Truffaut (La Chambre verte...), Daniel Vigne (Le Retour de Martin Guerre), Bob Swaim (La Balance), Maurice Pialat (La Gueule ouverte...) et Tonie Marshall (Enfants de salaud, Vénus Beauté).
- Simone de Beauvoir (1908-1986) : la « jeune fille rangée », qui remporta le Goncourt 1954 avec Les Mandarins, avait ses racines en Corrèze (exactement à Saint-Ybard).
- Claude Chabrol (1930) :
ce cinéaste gastronome a ses racines en Creuse. Ses tableaux au vitriol
de la bourgeoisie provinciale ont donc quelque raison d'être.
- Jacques Chirac (1932) : qu'on ne présente plus.
- Coco Chanel (1883-1971) :
des sœurs qui tenaient l'orphelinat d'Aubazine, la pensionnaire Chanel
apprit la beauté des tissus sobres, la commodité de l'uniforme et
l'ivresse du blanc... Toute sa mode vient de là.
- Colette (1873-1954) :
originaire de Bourgogne, mademoiselle Sidonie Gabrielle épousa Henri de
Jouvenel et devint ainsi propriétaire de plusieurs châteaux en Corrèze.
Elle résida à Castel-Novel, près de Brive, et laissa passer la guerre à
Curemonte.
- Jacques Delors (1925) :
catholique de gauche, il milite aux côtés de Chaban-Delmas avant
d'entrer au P.S. en 1974. Ministre des Sous pendant l'état de grâce de
1981, il devient président de la Commission européenne de Bruxelles de
1986 à 1995. Il y négocie le traité de Maastricht.
- Jean Giraudoux (1882-1944) : natif de la Basse-Marche. La Guerre de Troie n'aura pas lieu reste une pièce fétiche du théâtre amateur.
- Edmond Michelet (1899-1970) :
célèbre pour avoir lancé le 17 juin 1940, la veille de celui de De
Gaulle, un appel à la résistance. Revenu de déportation, il suivra
cette fois le Général dans l'aventure de la Ve République, dont il sera
plusieurs fois ministre (voir Brive).
- George Sand (1804-1876) : l'arrière-petite-fille
du roi de Pologne habitait le Berry voisin. Elle en franchit souvent
les frontières pour croquer la Marche (Catherine, Simon, Nanon...).
Saints du limousin
Le Limousin n'en est plus à un paradoxe près. Cette région, qui passe pour la moins christianisée de France, est aussi la plus ardente au culte des reliques.
Comme le député, le saint est tutélaire : on l'associe souvent à une guérison. Martial, premier évêque, terrassait le mal des ardents. Après que Junien eut guéri un enfant, un autre ermite, Léonard, délivra une femme en couches. Ajoutons-y Just, l'évêque Ferréol, le Limougeaud Yrieix, le Guérétois Pardoux, Loup, Éloi, et bien d'autres dont le nom seul reste.
Les Limousins avaient-ils tant à se faire pardonner ? Ils s'y employèrent en enchâssant les saints ossements dans de vrais trésors d'art (tête ou buste en argent, bras en bronze, châsses émaillées...), qui servaient d'épouvantails à démons dans les situations critiques : guerres, épidémies... Au besoin, une simple cravate placée près du tombeau du saint servira de talisman.
Tous les sept ans, on promène les reliques lors d'ostensions. Aux ostensions de 994, les reliques de saint Martial ont guéri treize mille malades ! Les gouvernements et municipalités anticléricaux ont tenté d'interdire ces « superstitions ». En vain... De plus en plus suivis, ces cortèges forment aujourd'hui de véritables fêtes qui rassemblent jusqu'à cent mille spectateurs.