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Culture Canaries

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Musique

Un orchestre de chambre, un orchestre symphonique à Tenerife, autant à Gran Canaria... et même plus : l’orchestre philharmonique, la chorale polyphonique de l’Universidad de Las Palmas de Gran Canaria, le Conservatoire supérieur, la Fondation Kraus... sans oublier les groupes de musique traditionnelle et la Casa-Museo del Timple (petite guitare traditionnelle) de Teguise (Lanzarote). Pas de doute, les Canaries aiment la musique !

Musique profane et populaire

Cette présence intense de la musique a toujours été le fruit de diverses influences, nées des va-et-vient entre Afrique, Amérique et Europe.

Ainsi les chants de travail que l’on peut encore entendre à El Hierro descendent de chants importés de... Galice. Idem pour la danse du tambour de La Gomera : elle vient des airs de vaqueros des Asturies !

Après la conquista, la culture guanche, elle même issue des libyco-berbères, fut contrecarrée par la culture occidentale. Isolée et souvent spoliée, la population insulaire favorisa la survivance du folklore espagnol. Les danses de romancescos ont quasiment disparu de l’Espagne continentale, mais subsistent aujourd’hui aux Canaries ! Il en va ainsi des seguidillas, populaires entre les XVIIe et XXe siècles sur le continent, et encore chantées au XXIe siècle aux Canaries.
De même, la folía, très populaire dans toutes les îles, fut une danse chantée dès le XVIIIe siècle et provenant de la péninsule Ibérique.

Et les musiques créées aux Canaries se répandent à leur tour.

Le canario, gigue grotesque inspirée de la gestuelle des Guanches, est évoqué dès le milieu du XVIe s et défini par Horozco en 1611 comme un saltarelo gracioso (un « sautillement comique »). Et on retrouve cet air à la cour d’Espagne fin XVIIe siècle.
Cette musique se diffuse ensuite en Argentine, au Mexique et à Porto Rico. Los Gofi ones, un célèbre groupe de Gran Canaria également populaire à Cuba, ne chantent-ils pas : « Decir canario y cubano / Es decir la misma cosa » !? (« Todos somos Canarios, todos somos Caribeños »).

La décima portoricaine, elle, ressemble à l’isa canarienne : c’est un air festif chanté lors de confréries, les Tenderetes, à partir de thèmes picaresques (vie conjugale, sujets politiques, etc.). Le punto cubano (improvisé, il doit finir par un vers de 10 pieds imposé par le public) est aussi une décima liée à l’émigration. Il est particulièrement populaire à La Palma.

Quant à la malagueña, certes importée par les Andalous aux Canaries, elle est exportée, sous forme de fandango long, au Venezuela par les Canariens. Dans bien des musiques latino-américaines, il y a donc un ingrédient canarien. Et réciproquement. C’est ce qui fait la richesse de la musique de l’archipel...

Si folía et malagueña ont pris racine aux Canaries, c’est parce qu’elles sont empreintes de mélancolie et que, par nature, les Canariens, dispersés par la diaspora, sentent l’appel de leurs îles. L’añoranza est aussi une espèce de saudade chantée du fond du cœur, du fond du corps. « ¡ Adiós Canaria mía... me voy tierras extrañas ! » C’est en interprétant cette chanson que Mary Sánchez est repérée dans les années 1950 par Néstor Álamo, pour sa sensibilité, époque où des rondallas (groupes) avec chorales, guitares et timples (une petite guitare en forme de mandoline) se formaient.

Si Néstor Álamo a aussi repris le genre de la berceuse (ou arrorró), ce fut Valentina La de Sabinosa qui le popularisa après guerre dans des interprétations parmi les plus vivaces ! Car l’arrorró est lent, mélancolique et monotone. Il se joue à l’infini, pour endormir. En revanche le texte, plus réaliste que naïf, peut cyniquement évoquer la mortalité infantile...

L’interprétation d’Olga Ramos (Tenerife) est plus moderne cependant, avec une suavité toute latine.

Musique savante et sacrée

La musique populaire n’a pas pour autant étouffé la savante, la sacrée. Après la conquista, au XVIe siècle, le baroque s’enracina dans la chapelle de Vegueta avant même d’atteindre l’Espagne. Aujourd’hui, la Schola Cantorum de Las Palmas de Gran Canaria réhabilite les joyaux découverts dans les archives du diocèse, comme les arias de Joachin García. Déjà, au XIXe siècle, la Société philharmonique de Las Palmas, l’une des plus anciennes, ouvrit une brèche dans laquelle s’engouffra Camille Saint-Saëns ! Sa voix de basse et ses coups de timbales résonnaient dans la cathédrale (Les Cloches de la cathédrale de Las Palmas, Valses canariennes...)... L’Orchestre philharmonique de Gran Canaria remonte à cette époque d’avant-garde (avant Debussy). Parallèlement, La Laguna, puis Santa Cruz de Tenerife, avec la Société philharmonique Sainte-Cécile, s’y mettent.

Prédilection de la voix dans l’interprétation et la composition parce qu’ici le Canarien garde du temps pour la sublimation du bruit (du monde). Le Canarien est « un lutteur de silence ». La formule appartient au compositeur Juan Falcón Sanabría (Gran Canaria)... Jacint Verdaguer, avant lui et bien que catalan, écrivit pour Manuel de Falla un poème dédié au Teide, L’Atlantidá. Et c’est l’Orchestre symphonique de Tenerife, sous l’impulsion du chef Edmón Colomer, qui l’a joué, avec le Jeune Orchestre national d’Espagne, lui-même formé par de nombreux insulaires. C’est l’Orchestre symphonique de Tenerife, encore, mais sous la baguette de Victor Pablo Pérez, qui a magnifié les Chants d’Auvergne, collectés par Joseph Canteloube dans les années 1920, en invitant María Bayo comme soliste. Ou quand les volcans parlent un langage universel...

Alfredo Kraus, le ténor gran canario, l’un des meilleurs de la 2de moitié du XXe siècle, en est même arrivé, de son vivant, à oublier la rivalité insulaire, et à chanter avec Los Sabandeños, le groupe phare de Tenerife ! Un Roque Nublo (encore de Néstor Álamo) réorchestré par l’Orchestre symphonique de Tenerife, à peine 3 mois avant de s’éteindre en 1999. Les Canaries, l’Espagne, le monde lyrique étaient en deuil. Aujourd’hui, l’auditorium de Gran Canaria, qui est le seul à offrir un fond de scène ouvert sur l’océan, porte son nom.

La salle de Santa Cruz n’est pas en reste. C’est une vague monumentale de béton que l’architecte Calatrava a figée. Et, entre les 2, naviguent les disciples de Kraus suivis par les aficionados étrangers lors du festival de Musique aux Canaries, chaque hiver, quand il fait bon se baigner.

« ¡ Las montañas, las... Cumbres de mi tierra... Junto al mar ! », la voix de cristal d’Alfredo résonne encore...

Musique universelle

Teobaldo Power, né à Tenerife en 1848 de père irlandais et passé par Barcelone puis Paris pour parfaire ses dons musicaux, moissonne les airs populaires gorgés de mémoire collective et les adapte dans des versions classiques. Ses Cantos canarios (1880) émeuvent les Canariens, tous les Canariens, l’élite comme les paysans. Car ce sont des chants polysémiques, des chants de travail. D’apparence simple, ils véhiculent tout l’affect des insulaires.

Un siècle plus tard, Lothar Siemens et Rosario Álvarez Martínez (Universidad de La Laguna), musicologues réactifs, lancent un projet tout aussi audacieux qu’exhaustif de collecte de la création musicale. De la conquista à nos jours, c’est tout le spectre des musiques savantes, classiques et contemporaines qu'ils numérisent à travers la collection de CD RALS. Et ça complète admirablement le fonds de partitions et de manuscrits conservés au Musée canarien et à l’Universidad de Las Palmas de Gran Canaria : plus de 10 000 volumes allant de l’incunable de 1494 à la dernière partition de Falcón Sanabria, en passant par les feuillets liturgiques du XVIIe siècle.

Et si les labels Manzana et CCPC (Centro de la Cultura Popular Canaria) ont relayé les chansons folkloriques et populaires dès les années 1980, Naïve, BMG,EMI, Harmonia Mundi et Hungaroton reprennent le flambeau au niveau commercial : zarzuela, musiques classique et abstraite ont pignon sur rue.

Le compositeur contemporain Falcón Sanabria est ainsi interprété et enregistré par le London Symphony Orchestra ou l’Orchestre de Budapest... Il vit la même chose que ses ancêtres, il extrait la structure de sa musique de la nature : la corde de la houle comme la lave cordée... Se retire au bout de Gran Canaria, à Gáldar, dans le noir du malpaís, là où tout fut magma, face à la violence de l’océan, pour créer.

Oui, les Canariens ont la musique, la mort dans l’âme. Muerte de un violinista (« Mort d’un violoniste ») est fortuitement l’une des nouvelles de José Luis Correa qui prend pour décor l’auditorium de Las Palmas...

Sport

Clubs sportifs

Il faut les entendre, les klaxons, dans les parages du stade Heliodoro Rodríguez López, à Santa Cruz de Tenerife, rythmer une victoire du CDT ! Les bombes et les klaxons des supporters sortir en T-shirt bleu croisé de blanc, avec ces 3 lettres : C, D et T ! 
Au quotidien on dit plutôt : Deportivo Tenerife. Car le club sportif de Tenerife a ses aficionados depuis 1912. Club de football, bien sûr, requinqué dans les années 1990 avec l’accès en 1re division. Ce qui n’est pas sans agacer les amateurs de Gran Canaria réunis au sein de l’Union Deportiva Las Palmas, fort popularisé également : en dehors des derbys, faut-il soutenir le Deportivo Tenerife ou le FC Barcelona... ? Gros dilemme. 
En face, à Tan Tan, sur la côte marocaine, c’est en tout cas la bannière rouge et bleu des Catalans qui pend dans les bars... Alors, à Las Palmas, on n’a plus trop le choix... On préfère laisser couler, laisser dérouler les couleurs de... 
Mais, non, on ne peut pas le dire, que les couleurs de Tenerife flottent dans les bars de Las Palmas ! Car avec l’Union Deportiva de Las Palmas, c’est la lutte, l’éternelle rivalité inter-îles !

La lutte canarienne

La lutte canarienne (lucha canaria) existe, elle, depuis bien plus longtemps. Avec sa fédération, ses règlements... Et, contrairement au foot, ce ne sont pas les Anglais qui l’ont apportée ! La lutte est ici un sport autochtone, et tout aussi télévisé. Déjà, en 1478, un certain Bentaguaire attendait au tournant Doramas pour le prendre par les jambes et le soulever de toutes ses forces pour le mettre à terre ! Et en 1480 Guanhaben et Caitafá se défièrent des heures durant... Le 1er règlement sportif date de 1872 et depuis 1984, une fédération nationale supervise les fédérations insulaires. Car on trouve des arènes consacrées à ce sport dans nombre de villes et de villages de l’archipel.

On imagine l’empoignade (maña). Un sport aussi abrupt que les à-pics, raide, direct, presque bestial, mais noble : jusqu’au déséquilibre de l’adversaire, soulever pour abattre, mais pas battre. L’art du corps à corps entre 2 hommes, ou entre 2 femmes puisqu’il existe des clubs féminins. 2 hommes qui, au lieu de se dire des choses, les règlent à travers le jeu subtil des forces (« bloqueo » contre chute), sous l’œil d’un juge en guise d’arbitre. Des gestes d’honneur, ancestraux, qui remontent peut-être à l’exil sur ces îles : le vainqueur relève toujours le vaincu de la terre.

Face à face, les 2 lutteurs, la jambe droite légèrement en avant, saisissent de leur main gauche le côté droit du short de l’adversaire, le bras à moitié plié. Ils se penchent en avant, basculant légèrement le tronc, jusqu’à ce que l’épaule droite de l’un touche le buste droit de l’autre, tandis que leur main droite va toucher le sol du bout des doigts. L’arbitre lance alors la partie (agarrada) en sifflotant (silbo). Lorsque l’un des 2 est à terre, la manche est finie. C’est rapide, mais dans le respect de tout un protocole et sur le terrain bien défi ni du terrero, cette aire de sable volcanique délimitée par 2 cercles concentriques marqués à la chaux.
Pour participer, les joueurs doivent être exempts de tout hématome, blessure ou cicatrice. En aucun cas, ils ne portent atteinte à la dignité du concurrent ni de l’arbitre. Maillot et short doivent résister aux prises. En cas de déchirure ou de souillure, le rival n’a que 5 mn pour se changer. Et ça repart ! Jusqu’à Cuba, au Venezuela et en Argentine, où la diaspora la pratique. En hommage, sans doute, au plus grand des lutteurs, Matías Jiménez, qui, le 15 juillet 1870, à Telde (Gran Canaria), combattit de 10h à 17h. On le compara à Hercule.

Aujourd’hui, c’est en Corée du Sud que les Canariens ramassent les médailles. Alvaro Déniz Cruz, champion du monde 2014 (catégorie « Étrangers »), succède à Elieser Gutiérrez, champion 2012. En 2018, c’est Fabián Rocha qui termine finaliste.

Le jeu du palo

Encore un jeu des Guanches qui se partageaient leurs îles respectives à coups de...bâton ! Ici, le gourdin est un garrote utilisé jadis par le berger, non seulement pour diriger son cheptel, mais aussi pour s’aider à franchir les barrancos, en l’utilisant comme une perche. Accessoirement, il servait aussi à repousser les intrus. Bergerguerrier, donc... Et, de fil en aiguille, le garrote - regatón, lata, vara, astia ou palo au final - est devenu un jeu. 
L’essence de bois est choisie avec soin en fonction des cycles de la lune avec une préférence pour le pin canarien ou l’un des lauriers canariens, les plus durs (et que l’on durcit encore au feu). 
Les Herreños sont certainement les plus habiles, avec réparties et moult réflexes ! Les adversaires prennent vite des allures de danseurs. À entendre résonner les bois aux rayas, lors de la Bajada de la Virgen, c’est impressionnant ! Ils s’y affrontent, à la délimitation des territoires des villages, pour s’accaparer la statue de la Vierge. Pas tant symboliques que cela parfois... Et la guardía civil d’intervenir alors ! 
Rassurez-vous, les coups (mandados ou tirados) sont généralement taquins et ne visent pas volontairement à blesser. C’est l’art de l’esquive, de l’escrime, offensif autant que défensif.

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