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Valeurs oubliées …
Voilà bien des années que comme chez beaucoup d’autres, les noms de Boukhara ou de Samarcande résonnaient au fond de nous, mais voilà.. L’Histoire rendait compliqué la visite de ces pays, et puis… la roue tourne.. et les frontières s’ouvrent.
C’est donc dans le cadre d’une recherche associative sur l’évolution des valeurs humaines à travers le temps que 4 personnes d’entre nous se sont rendus en Ouzbékistan pour une durée de 24 jours.
La recherche d’un guide pour « voyageurs » plutôt que pour touristes, nous a rapidement mené à Soukhrob Bobokalonov, par ailleurs Professeur de Français à l’Université de Boukhara..
Des échanges de mails pendant plusieurs semaines nous ont permis de préciser notre recherche –même s’il a parfois fallu insister un peu ! - et de nous convaincre que ce guide pourrait répondre à nos attentes…de plus, il a pu proposer un budget tout à fait raisonnable et partiellement adaptable aux aléas du voyage.
Nos attentes… ? Quelles étaient-elles?
Pour essayer d’y répondre nous vient ce témoignage que rapporte l’écrivain Henri Tracol :
« Je ne peux m’empêcher d’évoquer ici ma dernière rencontre avec un ami d’un certain âge
qui était sur le point d’entreprendre ce qui, sentait-il, allait être son dernier voyage vers les
Lieux Saints et auprès des sages de l’Orient.
En le quittant, je lui dis : « Je vous souhaite de trouver là-bas ce que vous cherchez ». Avec quel sourire paisible il me répondit aussitôt : « Puisqu’en réalité je ne cherche rien, peut-être le trouverai-je… »
Alors oui, à plusieurs reprises, nous avons eu l’impression de rencontrer ces petits « riens » qui font tout.. Nous pourrions conter de nombreuses rencontres avec ces petits « riens », et nous espérons que la description de l’un d’entre eux sera suffisamment éloquente…
Après que notre avion se soit posé à l’aéroport de Tachkent, dés le début de notre voyage en direction du Fergana, notre attention fût attirée par l’organisation des maisons que nous croisions dans les villages que nous traversions : il s’agissait de propriétés sans grand cachet, sans ouverture sur l’extérieur, toutes dissimulées derrière des murs plus ou moins haut.. Pourtant lorsque le portail d’entrée était ouvert, nous pouvions y percevoir toute une vie organisée autour d’un grand jardin intérieur.
C’est à Andijan, tout à l’est du Fergana, où nous étions hébergé chez l’habitant - notre chauffeur, en l’occurrence - que nous avons demandé à Soukhrob s’il serait possible que nous visitions l’une de ces maisons afin d’observer sur quel modèle elle était organisée.
Notre chauffeur nous conduisit donc dans un village, choisi par lui, et situé à une vingtaine de kilomètres d’Andijan.. Il alla frapper au hasard à la porte de l’une des maisons, alignées le long d’une rue en terre de ce village afin d’expliquer notre désir de… « voyageur étranger ».
Nous avons été accueillis dans une famille peu nombreuse (par la suite nous en rencontrâmes d’autres, bien plus nombreuses, puisque composées de plus de 20 personnes). Il y avait dans cette famille, le père, la mère, trois garçons, presque adultes ainsi que deux filles déjà mariées qui vivaient chez leur époux.
A peine arrivés, un thé nous est immédiatement servi avec le rituel propre à l’offrande du thé en usage en Ouzbékistan ( le maître de maison verse du thé de la théière dans sa tasse avant de le reverser dans la théière, 4 fois successives: « une première fois , dit-il, le thé est comme l’argile, la seconde comme de l’huile, la troisième il devient comme du miel », puis il se sert lui-même une petite quantité de thé, « toute la partie de la tasse qui n’est pas remplie correspond à la vie que l’on a encore devant soi… » disent les ouzbeks ; alors il peut servir ses hôtes…ce thé est accompagné de différentes friandises souvent fabriquées au sein même de la maison (raisins secs, confitures, noyaux grillés de petits abricots, et du pain… fait maison, bien sûr !).
Dans l’enceinte close, tout de suite derrière le portail dont nous parlions plus haut, sous un préau, LA voiture, une Nexia toute rutilante, brillante et lustrée, pratiquement la seule marque qu’achète l’ouzbek (un contrat d’exclusivité existant avec la marque coréenne Daewoo),
Le préau débouche sur une grande terrasse autour de laquelle se trouve tout ce qu’il faut pour préparer les repas : un grand foyer alimenté par un feu de bois et sur lequel se trouve une marmite en fonte, le tandyr pour cuire le pain (chaque maison possède ce four en argile qui est changé tous les 4-5 ans), une gazinière et un tuyau de gaz qui reste souvent allumé toute la journée, le barbecue réalisé localement de façon ingénieuse avec des fers à bétons et de la tôle pour griller les brochettes de viandes ou chachlik.. au milieu le tapchan : traditionnellement, on prend les repas et le thé en s’asseyant - après avoir enlevé ses chaussures - sur cette grande banquette à pieds, recouverte d’un tapis et surmontée d’une table basse…
Dans le prolongement de cette terrasse un grand jardin d’environ 1000 m2 dans lequel les garçons s’affairent à planter des dizaines de plants de tomates sur de petites buttes de terre séparées par des rigoles pour les arrosages (l’été la température peut monter jusqu’à 50 degrés).
Un peu plus loin, une plantation de peupliers - le jardin est situé au bord d’une rivière - afin de faire du bois de coupe pour le foyer ( il faut 5 ans avant de pouvoir couper un peuplier).
Tout autour de cet espace quelques petits appentis dans lesquels quelques poules, un ou deux moutons, parfois un âne et quelques ateliers pour des bricolages divers. (Pour comprendre la nécessité de ce système autarcique, voir une approche du problème économique et du « Grand Jeu » dans l’excellent guide Olizane sur l’Ouzbékistan).
Cette visite, effectuée en milieu d’après-midi, nous avait pris une petite demi-heure et nous étions déjà sur le seuil de la porte, prêt à prendre congé de nos charmants hôtes lorsque la maîtresse de maison s’approcha de notre guide pour lui glisser quelques mots à l’oreille ; nous sentîmes une certaine gêne…
Soukhrob nous dit alors que nous ne pouvions pas partir, parce que cette femme était trop malheureuse, toute remplie de honte face à la perspective de laisser partir les étrangers qui étaient venus lui rendre visite, sans qu’elle ne puisse leur offrir un plov, le repas national ouzbek ( chaque plov est différent selon la région, mais en général, le plov est un plat complet qui mélange du riz revenu dans de l’huile de coton - ce qui lui donne un goût particulier - de la viande de boeuf bouillie et grillée, des oignons, des carottes jaunes et parfois des raisins secs, des pois chiches ou des morceaux de fruits. Le tout est cuit sur le feu de bois, dans une marmite hémisphérique appelée kazan). C’est un plat qui est servi lorsque l’on reçoit des hôtes. Et c’est ce que visiblement cette femme voulait préparer de tout son cœur…
Il nous apparut instantanément qu’il était humainement impossible de refuser et d’infliger la honte à cette personne.. Notre guide, suffisamment subtil pour avoir immédiatement perçu ce qui se jouait, accepta d’ailleurs tout de suite sans même nous demander notre avis..
Après être allés nous promener dans le village et avoir dû refuser de nombreuses invitations, nous sommes revenus assister aux derniers préparatifs du plov que composait cette femme avec des gestes très précis, porteurs d’une mémoire ancestrale et empreints de beaucoup de noblesse.
Bientôt nous sommes invités par le maître de maison à pénétrer dans un salon obscur (protégé du soleil), dans lequel commençaient à s’entasser de nombreux tapis pour les dots des belles-filles à venir : toute famille ouzbek doit élever ses enfants, les marier, leur trouver une situation et fournir un logement aux garçons, après cela seulement elle peut se sentir soulagée et satisfaite d’elle-même.
Nous nous asseyons en tailleur, sur des tapis, à même le sol, autour d’une table basse, afin de déguster ce merveilleux plov, toujours présenté en forme de dôme, qui vient d’être servi…en compagnie du seul maître de maison.
Celui-ci nous témoigne de sa gêne et nous demande - par l’intermédiaire de Soukhrob - de bien vouloir lui pardonner ses lacunes, ses manques, sa pauvreté : il considère en effet que sa « ferme » est trop petite, qu’il n’a pas les moyens de construire une maison à ses enfants, que ceux-ci sont obligés de se débrouiller par eux-mêmes.. et que certainement qu’en Occident les gens sont bien plus riches et ne rencontrent pas de tels problèmes..
Un échange s’instaure alors au cours duquel il nous paraît juste de lui proposer une prise de conscience des valeurs trop évidentes qu’il nous a donné à voir pendant ces quelques instants (son hospitalité, sa disponibilité, son humilité, son respect de l’autre et nous ne pouvons les citer toutes) et sur lesquelles il a construit sa vie ; nous lui disons que celles-ci nous touchent profondément et que nous les reconnaissons comme les vraies valeurs humaines..et que s’il est vrai que la vie en Occident est souvent plus facile, les bénéfices de cette facilité ne sont pas toujours reconnus, et nous rencontrons trop souvent un monde artificiel, de gens égoïstes et insatisfaits, un monde ou manque des relations vraies et réelles entre les hommes…
Cet échange n’abolit pas totalement le poids de ses préoccupations de chef de famille, mais il nous semble que le témoignage de cette reconnaissance par des étrangers occidentaux le rassure un peu..
Au moment de prendre congé, nous ne savons pas comment lui transmettre un peu plus qu’un merci automatique… Nous lui posons la question.
Il nous demande alors avec une sincérité réelle de bien vouloir saluer La France, de sa part (pour des raisons que nous n’avons pu élucider, l’ouzbek a une affinité particulière avec La France, puisque sur les 25 millions d’habitants que compte le pays, 400 000 d’entre eux sont francophones).
Ces salutations, nous tentons simplement de les transmettre par ce témoignage.. Merci aussi Monsieur Bobokalonov d’avoir permis cette expérience…et à bientôt. (votre mail:soukhrob@yahoo.fr)
Serge Le Guirriec
Directeur de l’Institut d’études humaines :
Psychologie, art, recherches historiques
Email :serge.le_guirriec@aliceadsl.fr
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