Marrakech, sur les traces d’Yves Saint-Laurent

Marrakech, sur les traces d’Yves Saint-Laurent
Jardin Majorelle © Balate Dorin - Adobe Stock

« Cette ville m'a appris la couleur, et j'ai embrassé sa lumière, ses mélanges insolents et ses inventions ardentes. » (Yves Saint-Laurent)

L’histoire d’amour de Saint-Laurent pour Marrakech débute plutôt mal. En 1966, pour leur premier séjour, le couturier et Pierre Bergé descendent à La Mamounia. Ce prestigieux hôtel des années 1920 aux plafonds peints par Jacques Majorelle séduisit avant eux Maurice Ravel, Winston Churchill, Joséphine Baker, Édith Piaf et bien d’autres.

Mais tout ce faste ne suffit pas à nettoyer le ciel des moches nuages qui déversent leur pluie sur la ville rose plusieurs jours durant. Le retour du soleil dissipe le malentendu et dévoile au couple la magie de la ville. Débute alors la plus intime aventure qui soit entre un créateur et Marrakech.

Une histoire d’amour à la vie, à la mort, qui a laissé bien des traces à Marrakech. Visite de la ville rouge dans les pas d’Yves Saint-Laurent.

Yves Saint-Laurent, le Petit Prince de la haute couture

Yves Saint-Laurent, le Petit Prince de la haute couture
Yves Saint-Laurent © Pierre Bergé

« J’ai surtout été un voyageur immobile, ce qui a permis à mon imaginaire de se développer. » (Yves Saint-Laurent)

La carrière de Saint-Laurent débute par une accession fulgurante sur le devant de la scène. Arrivé simple assistant de Christian Dior, il prend 2 ans plus tard la direction artistique de cette maison prestigieuse, à la mort du grand couturier. Yves a 21 ans !

Évincé de chez Dior en 1961, il crée, avec Pierre Bergé, sa propre maison de haute couture. Rien n’existe encore, mais avec la complicité de son amie top modèle Victoire Doutreleau et de son époux directeur de Paris Match, un article bidon paraît dans ce journal donnant consistance à une prétendue maison Yves Saint-Laurent. Photos à l’appui. Le coup d’esbroufe appâte les investisseurs : la voie est tracée, elle sera royale !

Yves Saint-Laurent propulsera vraiment sa maison en 1965 par sa fameuse collection Mondrian, qui lui vaudra de passer du surnom de « Petit prince de la haute couture » à celui de « Roi de Paris ».

Moderne, ouvert, Saint-Laurent sera le premier à faire défiler des mannequins d’origine africaine (Fidelia, en 1962) ou asiatique. Le premier à vêtir des femmes avec des attributs masculins, comme le smoking ou la saharienne (tirée d’une tenue militaire). Le premier à révéler la nudité au travers de vêtements cultivant leur transparence… Lui-même posera nu en 1971 pour vendre son premier parfum, Opium.

Musée Yves Saint-Laurent © Fondation Jardin Majorelle - Photo Nicolas Mathéus

Génial, mais parfois dépressif, Saint-Laurent voit la vie en noir, cette couleur dont il dit « Le noir est mon refuge » ou encore « J’adore le noir, le noir est ma couleur favorite. »

Et devinez quel endroit l’éveille à la lumière, à la couleur ? Marrakech, pardi ! Les caftans, sarouels, djellabas, burnous font intrusion dans l’univers de Saint-Laurent et conquièrent le monde fermé de la haute couture.

Il associe le tarbouch (fez traditionnel porté par les hommes) à une robe inspirée par Matisse. En 1989, il crée une cape de faille inspirée à la fois de la cape de cérémonie marocaine et des feuilles de bougainvillées du jardin Majorelle. Ses couleurs se nourrissent de celles qu’il observe dans les rues grouillantes de la médina. Vives, tranchées, aux alliances parfois improbables. Et toujours sublimées par l’œil du créateur.

Majorelle, le jardin d’YSL à Marrakech

Majorelle, le jardin d’YSL à Marrakech
Villa Oasis © Fabrice Doumergue

« Nous fûmes séduits par cette oasis où les couleurs de Matisse se mêlent à celles de la nature. » (Yves Saint-Laurent)

Majorelle fait bâtir en 1931 la villa Oasis et son atelier, de style Art déco, métissé d’une touche mauresque, dans un magnifique « jardin impressionniste ». Le tout peint de couleurs vives, dont son fameux bleu Majorelle, créé ici même. Un bleu à mi-distance entre bleu cobalt et bleu outre-mer.

En 1966, Saint-Laurent tombe sous le charme dès sa première visite du jardin Majorelle, délaissé depuis la mort accidentelle du peintre en 1962. Des années durant, avec Pierre Bergé, ils le fréquenteront assidûment. Un jardin défendu. Ils rêvent de le racheter, mais… il n’est pas à vendre. En 1980, ils assouvissent enfin ce fantasme : Yves Saint-Laurent déploie ses crayons ici, 50 ans après que Majorelle y eut posé ses pinceaux.

Aux aménagements du peintre, le couturier ajoute sa sensibilité : le jaune citron, le rouge cramoisi et le vert d’eau viennent trancher sur le fameux bleu Majorelle. Un bleu qu’il trouve un peu fade. Alors… il le « forcera » un peu lors de la restauration des lieux.

Jardin Majorelle © Fabrice Doumergue

Quant au jardin, il fait l’objet de toutes les attentions, aux bons soins du botaniste marocain Abderrazak Benchaâbane. Au fil des ans, de nombreuses essences rares et d’origines diverses complètent la collection déjà admirable : palmiers, cocotiers, agaves, bananiers, caroubiers, lotus, cactus, yuccas. Un festival de 300 variétés qui forment un ensemble exceptionnel.

Une bambouseraie offre, quant à elle, une ombre réparatrice lorsque la chaleur devient insupportable. Déjà ouvert au public par Majorelle en 1944, le jardin passe d’une fréquentation de quelques poignées de visiteurs par jour dans les années 1980 à près de 800 000 par an aujourd’hui. De loin le site le plus visité au Maroc !

Depuis 2019, attenant au jardin Majorelle, celui de la villa Oasis est ouvert au public. On y admire (de l’extérieur) cette villa où vécurent Majorelle, puis Saint-Laurent et Bergé. Des plans d’eau, collection d’agrumes, parterres de succulentes et autres cactées et une roseraie où furent répandues les cendres d’Yves Saint-Laurent en 2008, rejointes en 2017 par celles de Pierre Bergé. Une stèle commémorative a été érigée dans un coin du jardin Majorelle.

Aucun des deux ne verra ce musée Saint-Laurent qu’ils avaient voulu. Ouvert juste à côté, en 2018.

De l’atelier de Majorelle au musée de l’Art berbère

De l’atelier de Majorelle au musée de l’Art berbère
Musée de l'Art berbère © Fondation Jardin Majorelle - Adnane Zemmama

En 2011, l’atelier de Majorelle se transforme en musée de l’Art berbère. Doublement symbolique, puisque cette culture berbère aura tout à la fois fortement inspiré le peintre orientaliste et le créateur de mode.

Dans une ambiance sombre et intime, quelque 600 objets collectionnés par Pierre Bergé et Saint-Laurent sont magnifiquement mis en lumière : costumes, tissus, couvre-chefs, instruments de musique, parures, objets du quotidien. Autant de matières, de motifs, de textures, de formes qui inspirèrent le couturier. Au plafond, un firmament étoilé est mis en abîme par une myriade de miroirs : le ciel du désert s’invite dans cet atelier qui prend soudain des dimensions infinies !

Juste à côté, touchante exposition des cartes de vœux « Love », dessinées par Saint-Laurent pour ses proches.

Le musée Yves Saint-Laurent à Marrakech : du cousu main...

Le musée Yves Saint-Laurent à Marrakech : du cousu main...
Musée Yves Saint-Laurent © Fondation Jardin Majorelle Marrakech - Photo Nicolas Mathéus

« Lorsque je découvris le Maroc, je compris que mon chromatisme était celui des zelliges, des zouacs, des djellabas, des caftans… » (Yves Saint-Laurent)

Le musée Yves Saint-Laurent est le pendant marrakchi de celui de Paris. Dans la ville Lumière, les collections du créateur étaient réalisées, présentées. À la ville Rose revenait le rôle de muse. Des années 1970 à la fin, c’est ici que Saint-Laurent viendra chaque année bûcher, dessiner et boucler toutes ses collections.

Attenant au jardin Majorelle, le musée est un coffret créé sur mesure. À la mesure du créateur et de sa relation forte avec le Maroc, ses matières, ses couleurs. La façade faite d’une résille de briques évoque la trame d’un tissu. L’intérieur, au contraire, est lisse comme la doublure d’un vêtement. C’est ainsi que le musée enveloppe et met en lumière le travail du couturier.

Dès le hall, un vitrail rappelle les motifs de Mondrian qui marquèrent la collection 1965. Les œuvres originales de haute couture sont réunies dans un écrin visuel et sonore, autour de thèmes : masculin/féminin, le noir, l’Afrique et le Maroc, etc. Une chronologie biographique met en perspective des images de ses croquis (collections chinoise, marocaine…).

Puis on retrouve une exposition de vêtements du créateur, courte, mais superbe. Une soixantaine qui tourne deux fois par an. On admire également des bijoux et accessoires sortis de son esprit créatif, souvent inspirés de parures traditionnelles. En particulier berbères.

Quand Saint-Laurent inspire Marrakech

Quand Saint-Laurent inspire Marrakech
© Collection Mélanie El Baz - Baptiste DVA - Fadila El Gadi

« Je n’ai qu’un regret, c’est de ne pas avoir inventé le jean. » (Yves Saint-Laurent)

Sur les traces de Saint-Laurent, Marrakech est devenue une pépinière de jeunes talents. Certains l’ont côtoyé, d’autres pas.

Fadila El Gadi croise la route du couturier en 1999, le temps d’une soirée, avant qu’il ne fasse d’elle sa créatrice attitrée pour la boutique du jardin Majorelle. Une vingtaine d’années plus tard, Fadila, connue pour ses galonnages traditionnels marocains (sfifa), a tissé sa propre toile. Avec du fil d’or. Elle est implantée à Rabat, Tanger, Marrakech, Paris…

Robert Merloz, ancien styliste de la maison Saint-Laurent, part faire le rout’art sur les pistes du Brésil (2007), de Madagascar, puis de Marrakech (2010). Sa petite entreprise créative, Maroc’n roll (prêt-à-porter, sacs, accessoires…), se nourrit des matériaux et du savoir-faire marrakchis, installée à une portée de babouches du musée Saint-Laurent. Pour ne pas perdre le fil ! 

Nourredine Amir expose en 2014 à l’Institut du monde arabe, où il croise le chemin de Pierre Bergé. L’homme d’affaires lui propose d’exposer au musée Saint-Laurent de Marrakech à son ouverture en 2018. Amir est également invité par la fédération de la haute couture de Paris aux défilés automne-hiver 2018-2019. Une consécration.

Wafl © Fabrice Doumergue

33 Majorelle, nid de créateurs locaux (marocains ou résidents), se situe face au jardin Majorelle : accessoires de mode, vêtements, vaisselle, lampes... Beaucoup de goût et d’originalité.

Enfin, Monk de Wafl Design est un créateur belge qui adore détourner les standards. Quand il ne graffe pas les murs de la ville, il crée des objets, tatoue des tee-shirts de slogans pleins d’humour, vendus dans sa micro-boutique de la médina. On adore son excellent « Yves Saint quoi ? ».

Dans le domaine du parfum, Saint-Laurent creusa aussi un sillon que d’autres perpétuent. Au premier rang desquels Abderrazak Benchaâbane. Celui-là même qui chouchouta le jardin Majorelle. À la demande de Saint-Laurent, il élabora l’eau de toilette Jardin Majorelle, avant de créer sa propre ligne Les parfums du Soleil, son musée du Parfum dans la médina et le musée de la Palmeraie. D’autres suivent la même inspiration créatrice : Céline Seguin Musquar (Les sens de Marrakech), ou encore Marie-Jeanne Combredet (Héritage Berbère).

Yves Saint-Laurent disait « Dans la haute couture, il n’y aura plus rien après Coco Chanel et moi »… Tous ces jeunes talents semblent vouloir contredire leur mentor. Source éternelle d’inspiration, Marrakech ne se démode pas !

Fiche pratique

Retrouvez toutes les infos pratiques, les bons plans et les adresses dans le Routard Marrakech et le Routard Maroc en librairie.

Pour préparer votre séjour, consultez nos guides en ligne Maroc et Marrakech.

Comment y aller ?

- En avion : depuis Paris (Charles-de-Gaulle) avec Air France et Easyjet ; Paris (Orly), Royal Air Maroc et Transavia ; Paris (Beauvais) avec Ryan Air. Vols également depuis Marseille (Royal Air Maroc), Montpellier (Air Arabia Maroc), Bruxelles, Perpignan et Tours (Ryanair), Bordeaux, Genève et Nice (Easyjet)

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Où dormir ? Où manger ? Où boire un verre ?

- Hôtel Les Trois Palmiers : 18, rue Loubnane. Doubles 460-750 Dh, petit déj compris. Hôtel récent. Chambres correctes, particulièrement spacieuses et bien équipées. Jolie petite cour agrémentée d’une piscine. L’un des meilleurs hôtels de Guéliz dans cette gamme de prix.

Quelques adresses en lien avec l’univers de YSL

- Café Majorelle : dans le jardin Majorelle. Snacks et plats 95-110 Dh. Très touristique, mais idéal pour un déjeuner léger en terrasse ou dans une jolie salle fraîche et reposante. Pas donné, mais très correct.

- 16 Kawa : 34, rue Yves Saint-Laurent. Tél. : 05 24 31 00 16. Tlj 8 h-20 h. Menu 150 Dh. Stratégiquement située face au jardin Majorelle, l’adresse mise sur des présentations concept. Salades, sandwichs et de bons jus, servis dans des ampoules. D’un rapport qualité-prix discutable… mais le secteur est pauvre en restos.

- La Trattoria : 179, rue Mohammed-el-Beqal. Tél. : 05 24 43 26 41. Ts les soirs, à partir de 18 h 30 (bar), 19 h-23 h (resto). Plats 120-180 Dh. Style vénitien et atmosphère marocaine. Plats italiens classiques, dont on oubliera les portions congrues pour se souvenir qu’Yves Saint-Laurent et Pierre Bergé y avaient leurs habitudes, du temps de feu Giancarlo. Décor de Bill Willis et croquis de la main de Saint-Laurent fièrement affiché.

- La Mamounia : av. Bâb-el-Jdid. Tenue correcte exigée. Verres de vin et cocktails 170-300 Dh. Si vous êtes en fonds, vous pouvez même y dormir et y manger !

Coup de cœur !

Casa Gyla : route des Jardins-de-la-Palmeraie. Doubles 80-140 € et suites, petit déj compris. Pour baigner dans l'univers de Saint-Laurent, voici l'ancienne maison de Jacqueline Foissac, décoratrice et proche du parfumeur dès les années 1970. L'architecte Bill Willis, qui a largement travaillé à la villa Majorelle, s'est aussi produit ici (le hammam, le salon avec sa cheminée...). Magnifique jardin aux arbres centenaires agrémenté d’une belle piscine ; plantée au milieu, une maison d’artiste aux chambres confortables décorées de matériaux et tissus traditionnels (elles sont plus spacieuses à l’étage). Bref, un cadre verdoyant et intime, et un accueil à la fois professionnel et charmant.

À voir

Le jardin Majorelle : rue Yves Saint-Laurent. Tlj 8 h-17 h 30 (18 h mai-sept ; 9 h-16 h 30 pendant le ramadan). Villa Oasis ven-lun 10 h-16 h. Entrée : 70 Dh.

Musée de l’Art berbère (entrée en sus : 30 Dh). Billet combiné avec le musée Yves Saint-Laurent et le musée berbère : 180 Dh.

Le musée Yves Saint-Laurent : rue Yves Saint-Laurent. Tlj sauf mer 10 h-18 h (17 h pendant le ramadan). Entrée : 100 Dh. Billet combiné avec le musée de l’Art berbère et le jardin de Majorelle : 180 Dh.

Boutique Fadila El Gadi : passage Ghandouri. 61, rue de Yougoslavie.

Maroc n’Roll : 6, rue Houdhoud. Tlj 9 h 30-18 h 30.

33 Rue Majorelle : 33, rue Yves Saint-Laurent. Tlj 9 h 30-19 h.

Wafl Design : 126, Riad-Zitoun-el-Kedim. Tlj 10 h-21 h.

Les Parfums du Soleil : 5, rue Yves Saint-Laurent. Tlj 9 h-18 h.

Les Sens de Marrakech : 11, rue Yves Saint-Laurent. Tlj 10 h-18 h 30.

Héritage Berbère : Villa Dar Sabah, av. Yacoub El Mansour (derrière le jardin Majorelle). Tlj 10 h-18 h 30.

Texte : Fabrice Doumergue

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