Un sultanat dans la jungle

Kampong Ayer, une ville sur pilotis

Kampong Ayer, une ville sur pilotis
Claudio Tombari

Lorsqu’ils aperçoivent le client - l’homme blanc qu’on guette à son air ébahi - les bateliers empoignent la quille de leurs sampans en accéléré et s’approchent des rives l’index pointé au ciel. Puis, virevoltant entre les escaliers et les bateaux voisins, ils se frayent un chemin vers le chaland potentiel. Le doigt commence alors à tourner, épousant le mouvement de rodéo qui décrit l’embarcation. Difficile de fixer son attention sur un transporteur, le geste est répété par cinq, dix hommes à la fois, sans un cri, sans échanger un seul tarif. Le ballet est serein, mais incessant, les moteurs vrombissent et tranchent le fleuve. On suit de loin le flottement des foulards colorés qui se confondent avec l’écume pour se perdre enfin au détour d’un pont en bois. La fascination opère et la curiosité me rapproche de l’embarcadère des water taxis qui dessert le centre commercial Yayasan.

Un couple de Coréens avec leur fille adolescente négocie une course. Les derniers rayons de soleil colorent les façades du village sur pilotis de Kampong Ayer face à Bandar Seri Begawan, la capitale et, en direction de la mer, l’orage crépusculaire s’annonce déjà. C’est l’heure du retour pour les employés portant leurs sacs du supermarché chinois du centre commercial. Les femmes qui arrivent du wet market voisin se font aider par les bateliers pour charger leurs cabas. L’œil d’un énorme rouget dépasse du panier tressé et partage l’étroit filet avec une botte longue, mince et feuillue. La fille coréenne m’interrompt en plein cadrage et m’invite à les rejoindre dans un tour fluvial d’environ trente minutes. Les premières gouttes sont là, mais qu’importe, cela nous soulagera de la chaleur humide de la journée.
Échange de sourires et le tambang (nom du bateau-taxi) démarre sec cognant les vagues échappées de récentes traversées. Le groupe parle un anglais châtié et fluide ; le prix discounté pour la ballade revient à 15 $dollars de Brunei et, au lieu de payer ma moitié, la famille coréenne me réclame un quart de la course, un tarif fixé par personne et non par « équipe ». Appareils photos en main, le batelier contourne les maisons dans le sens des aiguilles d’une montre : le village ancien, puis le nouveau, les différentes mosquées, la vue de la capitale depuis l’autre rive, les écoles... Visiblement, il se plaît à nous guider dans ces labyrinthes.

Je le questionne à propos de sa journée. Il répond que la plupart de son temps, il le passe à transporter les habitants des deux côtés du fleuve. Kampong Ayer a une population d’environ 30 000 habitants (soit la moitié de la population de la capitale) et certains riverains possèdent leurs propres bateaux, mais étant donné le prix modeste de la traversée (0,50 $ local), ils préfèrent de loin le taxi fluvial. Les gens de Kampong sont en grande majorité des Malais musulmans dont les ancêtres étaient artisans, pêcheurs ou serviteurs du palais royal. Peu à peu, ils se sont convertis au taxi, faute d’un emploi dans l’administration par manque d’études. Les métiers d’artisanat ont aussi déménagé et seuls certains villages conservent leurs activités, telles la vannerie (des couvercles pour nourriture très colorés, très représentatifs du Brunei, des nattes, des éventails et des paniers tissés) ou la réparation des filets de pêche. Par décision du sultan, les métiers les plus nobles comme le repoussage en argent, la création d’objets en laiton ou le tissage sur métiers ont été transférés en face, au Arts and Handicrafts Center, où désormais les élèves apprennent ces arts et vendent leurs créations à la boutique.
On croise un bateau à rames qui vogue entre les canaux, une sorte d’épicerie flottante remplie de fruits et légumes. Les femmes connues sous le nom de padian et reconnaissables à leurs larges chapeaux tissés en palme se consacrent au commerce alimentaire sur le fleuve. Abdul - ainsi s’appelle notre pilote - nous parle du grand sens de l’entraide qu’ont les villageois entre eux, surtout dans la préparation des cérémonies religieuses et des mariages. Au moment où nous atteignons le palais du sultan, le plus grand palais résidentiel au monde selon Abdul, des nuages de plomb couvrent entièrement la ville. On conclut alors le tour du plus grand village sur pilotis au monde par une pluie battante qui donne lieu à d’autres superlatifs, cette fois-ci, pour maudire le ciel.

Texte : Claudio Tombari

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