Le mystère

Qu'est devenu Lapérouse ? La question devient très préoccupante au printemps 1789. Même la Révolution qui éclate le 14 juillet ne fait pas oublier l'explorateur et ses compagnons. La nouvelle Assemblée nationale et le roi sont d'accord pour offrir un prime de 10 000 livres à qui apportera de bons renseignements. L'expédition est déclarée officiellement perdue le 14 février 1791.

Deux expéditions de secours sont organisées. L'une de Dupetit-Thouars, à bord du Diligent, est amenée à s'arrêter au Brésil en raison de la mauvaise santé de son équipage et de la reprise de la guerre entre la France et l'Angleterre en 1792. L'autre, partie en 1791, est constituée de deux navires, l'Espérance et la Recherche, et est commandée par l'amiral d'Entrecasteaux. Celle-ci parvient jusqu'en Australie, puis sillonne les îles du Pacifique Sud. En 1793, ces secouristes passent au large d'une terre qu'ils nomment île de la Recherche. C'est Vanikoro où, peut-être, des rescapés voient passer leurs sauveteurs… On l'a dit, mais est-ce vrai ? Presqu'au même moment, avant de monter sur l'échafaud, Louis XVI se serait inquiété de savoir si l'on avait des nouvelles de Lapérouse. La France a ensuite définitivement d'autres soucis en tête, si l'on peut dire, et l'explorateur commence à être oublié. Ses notes éditées en un Voyage de Lapérouse autour du monde en 1797 sont un échec commercial. Cependant, tous les navigateurs européens restent préoccupés par le sort de leur confrère.

En 1826, le marin irlandais Peter Dillon fait halte à Tipoka dans les Santa Cruz. On lui montre une garde d'épée en argent et d'autres objets qu'il identifie comme étant d'origine française. Ils proviennent de Vanikoro, une île voisine où il se rend l'année suivante. Les habitants lui racontent l'histoire de deux bateaux qui se sont échoués sur la barrière de corail de l'île au cours d'une tempête nocturne. Dillon rejoint la France où ses découvertes sont authentifiées - Lesseps, ce survivant malgré lui, reconnaît des objets - et où il reçoit la récompense promise trois décennies plus tôt.

Jules-César Dumont d'Urville, prévenu par Dillon, débarque quant à lui à Vanikoro en 1828 - il sera suivi la même année par Legoarant de Trémolin - et recueille lui aussi des informations. Il fait construire un cénotaphe, à la mémoire des disparus.

À l'occasion du centenaire de l'expédition, en 1883, l'aviso le Bruat quitte sa base en Nouvelle-Calédonie pour procéder à des recherches méthodiques à Vanikoro. Des scaphandriers remontent divers objets et des canons qui forment aujourd'hui un monument visible à Albi. De nombreuses autres expéditions plus ou moins bien intentionnées sont envoyées sur place pendant un siècle. À partir des années 1950, elles deviennent particulièrement nombreuses. En 1959, le Néo-Zélandais Reece Discombe, un temps accompagné par le volcanologue Haroun Tazieff, explore la faille des récifs et découvre ce que l'on pense être les restes d'un nouveau navire. Ce qui est confirmé par les recherches de l'amiral Maurice de Brossard.

Depuis 1981, l'association néo-calédonienne Salomon s'obstine notablement. Ce regroupement de passionnés dirigé par Alain Conan mène campagne sur campagne et fait remonter à la surface des milliers de pièces : de la vaisselle, des couverts en argent, des montres, des sculptures (on peut les voir au musée Lapérouse d'Albi et au musée d'Histoire maritime de Nouvelle-Calédonie).

Le « Camp des Français ». En 1999, les chercheurs découvrent des pierres à fusil, des balles de mousquets écrasées, des clous, des boutons d'uniformes, un pied du roi - instrument de mesure - et un canon de méridienne, sur quelques dizaines de mètres carrés de terre près de la rivière Païou. Cela prouve que des survivants se sont installés un temps ici.

La tête d'un homme. En 2003, un squelette très bien conservé est découvert par quinze mètres de fond. Après expertise, on estime qu'il s'agit d'un homme de stature moyenne, âgé d'une trentaine d'années. On est parvenu à reconstituer son visage, image ô combien émouvante.

© Pierre Larue (Association Salomon)Vanikoro 2005. À bord du Jacques-Cartier, une imposante expédition s'est une nouvelle fois rendu sur l'île, concluant - provisoirement, on s'en doute… - plus de deux siècles de recherches. Elle s'est déroulée du 18 avril au 16 mai et a mobilisé des spécialistes très différents les uns des autres, comme au temps de Lapérouse ! Cent vingt personnes, dont des archéologues terrestres et sous-marins, un ethnolinguiste du CNRS, un géophysicien, un géomètre, un entomologiste, un médecin légiste, des plongeurs, ainsi que des officiers et des hommes de la Marine nationale, cette ex-Royale qui continue de se préoccuper du sort de son illustre ancien. C'est elle qui a d'ailleurs rendu possible l'expédition.

Vanikoro késako ? Il s'agit d'une île volcanique entourée d'un atoll de corail, située dans l'archipel des Santa Cruz dépendant des îles Salomon. Sur la rive, on trouve quelques terres défrichées décorées de cocotiers. Vue du large, elle donne l'impression que l'on va aborder un coin de paradis. En fait, très vite, on est plongé dans une mangrove sur deux centaines de mètres avec ses palétuviers plantés dans de la vase. Ensuite, on pénètre une forêt vierge pas très accueillante. Une houle énorme agite les eaux autour de l'île. Sauf où se situe la zone de recherches. Coup de chance !

Le bilan de Vanikoro 2005. Les recherches se sont déroulées en mer et sur terre. On est maintenant sûr que c'est bien l'épave de la Boussole qui gît à douze mètres de fond, sur une faille. La découverte d'un sextant recensé dans la liste des objets montés à bord le prouve. À l'aide d'un petit robot, on a exploré l'avant du navire tombé dans les profondeurs. Mais cela n'a pas donné grand-chose. En revanche, à l'arrière, là où se trouvaient les chambres des officiers et des scientifiques, on a récupéré des échantillons minéralogiques, des coquillages qui ne sont pas de la région, de la verrerie fine… Des morceaux de coque ont été remontés. Leur analyse indiquera l'origine du bois, ce qui certifiera l'identité des bateaux, car l'un a été construit au Havre, l'autre à Bayonne - on n'utilisait pas les mêmes bois dans les deux chantiers navals. À un moment donné, il a fallu arrêter de creuser le corail, car l'opération devenait dangereuse.
Sur terre, l'ethnolinguiste a pu, pour la première fois, interroger les habitants dans leurs langues respectives, ce qui a permis de valider plusieurs points de la tradition orale. Un nom de village jusqu'alors inconnu a été prononcé, celui de Pokori, où se serait installé un naufragé. Le « Camp des Français », trop abîmé, notamment par les ouvriers d'une exploitation de bois située à proximité, ne peut plus dire grand-chose. On pense de toute façon qu'il s'agissait juste d'une halte, pas d'un camp définitif. Limitée par le temps, l'équipe est donc repartie, mais, pour l'avenir, on sait où chercher. Les chantiers ont été sécurisés et sont donc protégés des pillards.

Alors, qu'est-il arrivé à Lapérouse ? En se fondant sur les récits recueillis localement et sur les recherches effectuées depuis deux siècles, et en ajoutant les informations rapportées par l'expédition Vanikoro 2005, il est possible d'avancer une reconstitution des événements. Reprenons l'histoire au départ de Botany Bay. On sait que la mission de Lapérouse était de poursuivre sa route vers les îles que l'on nomme aujourd'hui Tonga, Nouvelle-Calédonie, Salomon, Nouvelle-Guinée, puis vers la côte ouest de l'Australie, avant de gagner l'île de France et enfin la France. Le passage par les îles Tonga est avéré, ainsi qu'une halte en Nouvelle-Calédonie. Approchant Vanikoro, les deux frégates sont prises dans un ouragan ou un fort coup de vent. Profitant d'une accalmie, les capitaines tentent de rejoindre le large, mais la tourmente projette les navires contre la barrière de corail. À moins qu'ils aient dérivé sans que l'on puisse rien y faire. En tout cas, la Boussole se retrouve encastrée par l'arrière dans une faille de la barrière. Très vite, elle est mise en pièces, l'avant sombrant dans les profondeurs. Selon ce scénario, tout l'équipage a péri, Lapérouse y compris. L'Astrolabe, lui, s'engage dans une fausse passe de la barrière et s'échoue, ce qui laisse du temps à des survivants de gagner l'île. Pour cette raison, il se peut même que le capitaine ait planté là sciemment sa frégate. Une partie des hommes se serait noyée, une autre serait parvenue à atteindre la terre ferme. Le site dit du « Camp des Français » où se sont installés les rescapés se trouve au bord de la rivière Païou qui forme une sorte de frontière entre les deux peuples de Vanikoro. À l'Ouest, vivent des Mélanésiens, réputés curieux de ce qui vient d'ailleurs. à l'Est, habitent des Tikopiens, Polynésiens considérés comme hostiles aux étrangers. Certains des Français ont donc pu se retrouver du mauvais côté de la frontière et se faire tuer à peine sortis de l'eau, tandis que d'autres, ayant plus de chance, recevaient un bon accueil. Mais on pense que ceux-ci se sont sans doute vus plongés au centre d'un conflit qui les dépassaient et sont susceptibles d'en avoir tragiquement pâtis. Ajoutons à cela que Vanikoro n'est guère hospitalière et on se fera une idée des angoisses de la poignée d'hommes qui a finalement réussi à se maintenir en vie. La tradition locale dit qu'ils ont construit un navire de fortune, puis pris la mer en laissant deux d'entre eux à terre. L'un serait mort plus ou moins rapidement, l'autre serait allé vivre au village de Pokori, à présent disparu. Il s'avère que le site se trouve sur un point de l'île suffisamment haut pour que l'on puisse surveiller la mer. Est-ce de là que partit cette fumée aperçue par la mission de secours d'Entrecasteaux en 1793 ? Si cette version est la bonne, on n'ose imaginer ce qu'a ressenti le rescapé. Tout porte à croire qu'il fut le dernier survivant de cette grande expédition Lapérouse qui fit tant rêver… et qui continue de passionner.

Mais l'histoire n'est pas encore terminée. « C'est un devoir de mémoire pour la Marine », nous a confié l'amiral François Bellec, que nous remercions ici pour ses éclairages. Membre de l'expédition Vanikoro 2005 au titre d'écrivain-historien de la Marine, c'est un grand connaisseur de l'affaire Lapérouse. « Il y a quand même eu deux cents disparus. Et rares sont les naufrages à demeurer aussi mystérieux. Celui du Titanic est bien mieux connu. » Selon lui, il reste encore à faire dans ce corail où gisent les épaves. À terre aussi, peut-être. Mais, selon lui, on ne pourra refermer le dossier que « lorsqu'on aura procédé à l'identification des victimes, quand on aura trouvé des objets ayant appartenu à Lapérouse. Cela, ce serait la conclusion ». En attendant de retourner sur Vanikoro, l'association Salomon réfléchit quant à elle à un nouveau projet : partir sur les traces de Lapérouse en Alaska. À suivre, donc…

suite...

Illustration :
La Recherche et l'Espérance, petites flûtes armées en frégates, en campagne,
sous les ordres de l'Amiral d'Entrecasteaux à la recherche des frégates L'Astrolabe et la Boussole.
Source Ville d'Albi et Association La Pérouse.
Photographies Expédition Vanikoro 2005 :
Arrivée du Jacques Cartier à Vanikoro.
Canon de 6 livres provenant de la frégate Astrolabe, relevé par les plongeurs démineurs.
Plat chinois originaire de Macao, trouvé sur l'épave de la Boussole.
Découverte du sextant : Alain Conan, président de l'Association Salomon,
le commandant Delort, commandant du Jacques Cartier,
Michel L'Hour, archéologue sous-marin du DRASSM, et l'amiral Bellec, écrivain officiel de la marine.
© Pierre Larue (Association Salomon)

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