La République s'installe

Après la disparition de Zapata, ses partisans ne se démobilisent pas. Une déclaration signée par tous les cadres du mouvement est même immédiatement diffusée. Elle est claire : la lutte continue. De plus, une campagne d'actions violentes est lancée contre les représentants du pouvoir central les plus anti-zapatistes. Si les querelles de succession s'expriment avec vigueur, les chefs locaux se mettent d'accord afin d'élire leur nouveau commandant. C'est Gildardo Magaña.

Village d'insurgés aux environs de Chihuahua. © M. Rol / Photothèque Hachette.On craint une intervention états-unienne. Déjà, l'armée des gringos a pénétré sur le territoire mexicain en 1914 et 1916 afin de protéger les intérêts américains et d'influer sur le cours des événements. Inquiet, Zapata avait tenté de poser les bases d'une union nationale sans rencontrer d'enthousiasme. Que toutes les forces, gouvernementales et rebelles, se mettent d'accord pour opposer un front patriotique face aux Yankees : quelle bizarrerie à cette époque ! Magaña reprend l'idée et propose une rencontre à Carranza alors qu'une sombre affaire de consul états-unien arrêté pour activités subversives est en train d'envenimer les relations des deux pays voisins. Un accord est trouvé et le ralliement patriotique de la majorité des zapatistes devient effectif. Quel retournement de situation ! Mais si les combattants sont maintenant démobilisés et laissés en paix, ceux-ci voient revenir les planteurs dans le Morelos, comme s'il ne s'était rien passé durant dix ans.

Alvaro Obregón rompt avec Carranza en 1920 lorsqu'il se rend compte que ce dernier ne va pas jouer le jeu lors des prochaines élections - la constitution fixe à six ans le mandat présidentiel, lequel est non renouvelable. Le général se retire dans le Sonora et, coup de théâtre, s'allie à Magaña. Les zapatistes du Morelos et des États alentour reforment une armée de libération du Sud qui se met au service d'Obregón.

Un an après le meurtre de Zapata, ses partisans entrent en triomphateurs dans Mexico. Ils côtoient alors l'infâme González, tortionnaire et pillard du Morelos… Ayant pris la fuite, Carranza est assassiné.

Rebelles gardant une ligne du chemin de fer. © M. Rol / Photothèque Hachette.Les zapatistes au cœur du pouvoir central. Magaña et de La O sont nommés généraux de division. C'est Magaña qui négocie la reddition de Pancho Villa - retiré dans une hacienda, ce dernier sera abattu en 1923. Soto y Gama fonde le Parti agraire national et devient vice-président du Parlement. Soutenue avec force par Obregón, une réforme agraire extrêmement favorable aux petits paysans est lancée. Elle est particulièrement appliquée dans le Morelos, État dorénavant entièrement aux mains des zapatistes - mais où deux habitants sur cinq ont disparu en dix ans… Chaque membre d'une communauté villageoise y dispose d'une parcelle. Cette solution est satisfaisante à court terme. Les paysans vivent en paix, mangent à leur faim et peuvent espérer en l'avenir. Mais l'évolution de la société mexicaine (explosion démographique, industrialisation, etc.) va mettre à l'épreuve cet équilibre. Sans oublier que les régions agricoles sont évidemment soumises à des appétits divers. Au Morelos, un certain Nicolas Zapata sera l'un des plus gourmands spéculateurs. C'est l'un des fils d'Emiliano…

Sous Obregón, une révolte dans l'armée ensanglante de nouveau le pays. Pendant ce temps, les affaires continuent. Ainsi, le pétrole passe sous la coupe d'entreprises étrangères. Durant les mandats présidentiels qui vont se succéder, le Mexique sera dirigé par le Parti national républicain, formation politique créée en 1924 par Plutraco Calles, successeur d'Obregón, qui deviendra le Parti révolutionnaire institutionnel en 1946. Sa prédominance ne cessera qu'en 2000.

La révolte des Cristeros enflamme à son tour le Mexique en 1926. Cette fois, il s'agit de paysans catholiques qui s'élèvent contre la politique anticléricale du gouvernement - une constante chez les libéraux et les républicains. Il faut dire que l'on avait interdit le culte. Ce dernier est rétabli en 1929. Peu avant, Obregón est assassiné par un fanatique religieux. Les anciens zapatistes perdent alors leur protecteur.

Lázaro Cárdenas est élu en 1934. Ce général veut changer le Mexique en profondeur. Il mise sur l'industrialisation, un pouvoir d'État fort et s'appuie sur des syndicats ouvriers et paysans. Lui aussi lance une réforme agraire. On estime que 17 millions d'hectares de terres cultivables ont alors été redistribués. En 1936, des grèves secouent le pays et en 1938, le président nationalise le pétrole… Pas étonnant que ce mandat-là ait laissé quelques traces dans la mémoire des Mexicains.

Un mélange de progrès social et de prévarications, de démocratie et de répression, c'est ce qui caractérise l'ensemble des présidences jusque dans les années 1970. Un fait symbolique de cette période a marqué la mémoire mondiale. Il s'agit de la tuerie de la Place des Trois Cultures à Mexico en 1968, lors de manifestations ouvrières et étudiantes, à la veille de l'ouverture des Jeux olympiques organisés pour montrer combien le pays est jeune, ouvert et moderne. Malgré l'émergence d'une classe moyenne, les inégalités fortes perdurent, notamment entre petits propriétaires et haciendas. À la suite de révoltes paysannes, on a redistribué une fois de plus des terres en 1958.

Après les chocs pétroliers des années 1970, le Mexique s'engage progressivement dans une politique libérale inspirée par les États-Unis et le Fonds monétaire international (FMI). Trop liée aux fluctuations du cours du pétrole, l'économie nationale connaît des périodes de tension terrible. L'ensemble de la population s'appauvrit, l'émigration devient très importante. Sous le mandat de Carlos Salinas de Gortari, élu en 1988, les déréglementations et les privatisations se succèdent à un rythme effréné. En 1992, est signé l'accord nord-américain de libre-échange (ALENA) par les États-Unis, le Canada et le Mexique. C'est dans ce contexte qu'éclate un curieux événement, comme surgi du passé, le soulèvement de zapatistes dans l'État du Chiapas au cri de « ¡ Ya basta ! » (Ça suffit !). Celui-ci est majoritairement habité par des populations d'origine maya. On y vit pauvrement alors que les richesses y sont nombreuses : bois, café, énergie hydraulique, gaz, pétrole, souvent aux mains de sociétés multinationales.

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Village d'insurgés aux environs de Chihuahua. © M. Rol / Photothèque Hachette.
Rebelles gardant une ligne du chemin de fer. © M. Rol / Photothèque Hachette.

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