La révolution dans la révolution

Emiliano Zapata est à la fois fermier, métayer, éleveur et dresseur de chevaux. À ce titre, il travaille un temps à Mexico pour le compte d'un planteur de la région. Il n'est ni riche, ni misérable. C'est aussi le rejeton d'une famille inscrite dans la vie politique de Anenecuilco, village de l'État de Morelos, situé juste en dessous du district de la capitale. Il en est élu maire en 1909.

La guerre civile au Mexique. Attaque de rebelles. © Charles Delius / Photothèque Hachette.Les planteurs de l'État de Morelos imposent leur ordre depuis de lointaines villégiatures. La plupart ne résident pas dans leurs haciendas. Les intendants de ces très grandes propriétés où l'on cultive essentiellement de la canne à sucre ont sous leur autorité des centaines de peones qui, par leur endettement, sont soumis à leurs maîtres. De leur côté, les petits paysans, d'ascendance indienne, vivent sur leurs terres depuis des temps immémoriaux. Ils subissent depuis toujours la gourmandise des planteurs. Ceux-ci usent de tous les moyens pour s'accaparer de nouvelles parcelles. Du coup, l'exode rural dépeuple les campagnes, ce qui fait l'affaire des industriels des grandes villes en quête de personnel à bas prix. La représentation politique et l'appareil judiciaire étant entre les mains des planteurs, aucun recours n'est possible. Les campagnards, ainsi que les citadins qui vivent d'eux et avec eux ne supportent plus cette situation. Qui n'est pas propre à l'État de Morelos.

© Photothèque HachetteLa candidature de Madero à la présidence de la République fédère les mécontents durant les mois qui précèdent l'élection de 1910. On s'arme dans tous les États et l'on commence à se battre contre les forces fédérales qui sont alors mal organisées. Mais du côté de Anenecuilco et Villa de Ayala, dans le Morelos, c'est la question agraire qui est la principale préoccupation. Durant l'été, Emiliano Zapata réunit une petite centaine de paysans armés afin de récupérer des terres volées par une hacienda. L'affaire est pacifiquement menée et fait tache d'huile. Les guérilleros des États voisins de Guerrero et Puebla étant battus, Zapata et ses semblables se trouvent placés en situation de mener la bataille. Ils prennent Cuautla, déclenchant ainsi la révolution dans le sud du pays. Ils soutiennent Madero, le seul selon eux qui permettra une vraie réforme agraire.

Zapata est reconnu comme le meilleur fédérateur des guérilleros au sud de Mexico. Ce n'est pas un chef tel qu'on l'entend habituellement. Ni un politicien. Il est réellement l'émanation du pueblo, mettant constamment en avant les revendications des paysans dont le slogan rassembleur est « tierra y libertad » (terre et liberté). Parmi ses plus sûrs partisans figure Genovevo de La O, chef de bande typique de l'époque qui, comme de nombreux autres, resteront fidèles à l'objectif commun : que le peuple des campagnes puissent vivre comme il l'entend, dans la justice et tranquillement, sous les bons auspices de la Vierge de Guadalupe. Leurs revendications sont couchées sur papier et prennent le nom de « plan de Ayala ». Ce plan demande principalement la restitution des terres volées et la redistribution équitable d'un tiers des sols occupés par les haciendas. Jusqu'au bout, Zapata et les siens martèleront cette exigence et détermineront leurs alliances en fonction de l'adhésion ou non de leurs « amis » à ce plan.

Madero emporte la partie. Issu d'une riche famille, c'est un homme honnête et très légaliste. Francisco León de La Barra est nommé président par intérim, car Madero refuse de prendre le pouvoir, attendant d'être élu comme il convient. Cette position le dessert. Il ne s'impose pas et déçoit peu à peu. Pour les campagnards du Morelos et d'autres dans le pays, les changements annoncés restent théoriques. Zapata rencontre Madero, accepte de démobiliser ses troupes, mais constate que l'armée fédérale en profite pour imposer son ordre. De plus, les planteurs redressent la tête… Rien ne va plus.

Un convoi d'insurgés blessés. © Photothèque HachetteL'« Attila moderne » et ses « Indiens »- c'est ainsi que l'on surnomme Zapata et les guérilleros du Morelos dans la presse de Mexico - ont commencé à mettre en acte la réforme agraire sans attendre l'autorisation du gouvernement. En effet, une fois élu, l'idéaliste Madero tergiverse, ballotté entre les uns et les autres. Il est bientôt perçu comme étant le jouet de puissants groupes d'intérêt. Comme ailleurs dans le pays, l'armée est envoyée dans le Morelos afin de « rétablir l'ordre ». Là, dirigée par Juvenio Robles, elle incendie les villages, fusille et déporte les paysans. Madero est discrédité. Plusieurs offensives de cet ordre se succéderont jusqu'en 1920. À chaque fois, les forces zapatistes reflueront pour mieux revenir à l'attaque. Afin de se défendre contre ces militaires qui sont d'authentiques pillards, mais aussi pour faire aboutir leurs objectifs en attaquant des places fortes dans les États situés autour du Morelos.

Les forces zapatistes forment une armée qui, alliée à d'autres, intervient contre le général Victoriano Huerta, un des bourreaux du Morelos. Celui-ci, chef de l'armée fédérale - d'origine indienne huichol -, a trahi le président Madero qu'il a fait liquider en février 1913, à l'issue d'un coup d'État appelé « décade tragique ». Un an plus tard, les insurgés du Nord et du Sud font fuir Huerta. On voit alors les troupes de Zapata défiler dans les rues de Mexico en 1914, aux côtés de celles de Pancho Villa… Les deux hommes ne s'entendent guère, mais sont d'accord sur une chose : ils ne veulent pas prendre le pouvoir. C'est du sein des constitutionnalistes que peut émerger la nouvelle équipe dirigeante.

Les constitutionnalistes forment un conglomérat de tendances politiques et d'intérêts économiques souvent contraires. Une convention se réunit à Aguascalientes. Les alliances, revirements et trahisons sont si nombreux qu'il faudrait des pages et des pages pour en faire le détail. Si un président est nommé par la Convention - Gutiérez -, deux hommes forts sortent du lot : le général Alvaro Obregón - qui écrase les forces de Villa de nouveau insurgées - et le politicien Venustiano Carranza.

Le Morelos en autogestion. S'ils sont représentés à Mexico, les zapatistes ne s'intéressent principalement qu'à leur terre. Zapata et les autres chefs de guerre de l'État ont été rejoints par des intellectuels et des militants de la capitale - nombre d'entre eux sont de tendance anarchiste. Parmi ces nouveaux venus figurent Palafox et Diaz Soto y Gama qui joueront un rôle très important, aussi bien au gouvernement de Mexico que dans les montagnes du Morelos. En 1915 et 1916, les communautés paysannes finissent de s'auto-organiser. Les terres sont redistribuées avec précision et sans contestation grâce à des ingénieurs agronomes. De leur côté, les guerriers se contentent d'entretenir leur armement et de surveiller les alentours. Zapata a installé son Q.G. à Tlaltizapan d'où il incite les peones à relancer la production de la canne à sucre au sein d'haciendas collectivisées.

L'État est florissant, au contraire d'autres régions qui pâtissent encore des effets de combats incessants. Mais cela ne va pas durer, car le pouvoir central veut en finir avec ces trublions zapatistes qui n'en font qu'à leur tête. Les représentants de ces derniers sont chassés de Mexico, tandis qu'un nouveau général, Pablo González, est lâché sur le Morelos courant 1916. Il bat tous les records. Tout ce qui a de la valeur, même minime, est volé par lui et ses hommes. Une fois de plus, Zapata et les siens s'évaporent, reviennent à l'attaque, etc.

Carranza. © Charles Delius / Photothèque Hachette.Venustiano Carranza est élu en 1917. Sauf dans le Morelos, où les élections n'ont pu avoir lieu. Chez les zapatistes, on tente de survivre. Les soldats paysans retournent à leurs terres, la grippe espagnole de 1918 fait des ravages, mais la rébellion tient bon, malgré les offres d'amnistie venant du pouvoir et l'isolement.

Emiliano Zapata est assassiné le 10 avril 1919 à Chinameca près de Cuernavaca. Peu de temps avant, il apprend qu'un officier de l'armée fédérale, le colonel Jesús Guajardo, vient d'être sévèrement puni pour indiscipline par González. Par lettre, Zapata lui propose de changer de camp avec ses hommes, armes et munitions - une coutume alors très banale - escomptant ainsi reprendre la lutte avec force. Mais le courrier arrive dans les mains de González qui échafaude alors un plan avec l'aval de Carranza. Le général somme son subordonné d'accepter l'offre de Zapata. Pour être crédible, Guajardo prend la ville de Jonacatepec au nom des insurgés. Malgré les avertissements, Zapata se rend à un premier rendez-vous où Guajardo lui offre un bel alezan. Mais comme Zapata est escorté, Guajardo le convie à le rejoindre à Chinameca, une hacienda que connaît bien le guérillero. Là, ce dernier organise la défense du site en plaçant la plupart de ses hommes dans les environs. De retour à l'hacienda, il est invité à déjeuner à l'intérieur de l'enceinte. Monté sur l'alezan, il s'avance entre des soldats qui lui font une haie d'honneur. Au signal d'un clairon, ils font feu sur Zapata et la poignée d'hommes qui l'accompagne. Très vite, on prend des photos du cadavre et les journaux annonce la mort du rebelle. Cet assassinat passe mal dans l'opinion mexicaine. Dans le camp du président, où l'on compte d'authentiques révolutionnaires progressistes, l'écœurement est sensible.

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Crédits photos :
La guerre civile au Mexique. Attaque de rebelles. © Charles Delius / Photothèque Hachette.
Mexique. 1911. Francisco Madero, aristocrate et propriétaire terrien, descend dans la rue,
revolver au poing pour prendre la tête de la révolution populaire. © Photothèque Hachette
Un convoi d'insurgés blessés. © Photothèque Hachette
Carranza. © Charles Delius / Photothèque Hachette.

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