1. Albert Londres
  2. Un reporter de première classe
  3. De la chambre au front de l'histoire mondiale
  4. Un redresseur de torts dans les bagnes de la France
  5. Une locomotive à la recherche d'un nouveau souffle
  6. Pour aller plus loin

De la chambre au front de l'histoire mondiale

Vichy

C'est là que naît Albert Londres en 1884. Il y passe son enfance à la Villa Italienne, pension de famille tenue par ses parents. Il y dévore Hugo et Baudelaire, auteur, rappelons-le d'une fameuse Invitation au voyage.

Lyon

Après avoir suivi des études au lycée de Moulins, cap sur Lyon en 1901. Ses aspirations au voyage se résument pour l'instant à son entrée au sein de la Compagnie Asturienne des Mines, en tant que... comptable. Bâillements ! Albert s'ennuie et s'évade au théâtre et dans la poésie, en compagnie d'amis tels que le futur reporter Henri Béraud et le comédien Charles Dullin. Ce début de parcours ne suffit pas au jeune Albert. Prochaine étape : la capitale !

Paris

Il y arrive en 1903 et s'installe à l'Hôtel de l'Univers, Cité Bergère. Joie et douleur : sa compagne lui donne une fille, Florise, mais décède à l'âge de vingt ans. Fréquentant le poète François Coppée, il publie des recueils de poèmes, dont La Marche aux étoiles, en hommage aux aviateurs. Son entrée en journalisme va-t-elle enfin lui offrir la renommée et des escapades dignes de ses rêves ? Pas vraiment. Modeste correspondant parisien du Salut Public de Lyon en 1904, il entre, deux ans plus tard, au Matin. Pour ce journal, il arpente… les couloirs de la Chambre des Députés, glanant des échos qu'il rédige, mais ne signe pas. Quand le 1er août 1914, la guerre est déclarée, Londres a trente ans. Il ne le sait pas encore, mais il va devenir le modèle de tous les grands reporters français.

Reims

Réformé, l'échotier devient correspondant de guerre pour Le Matin. D'abord affecté au ministère de la Guerre, il est finalement envoyé sur le front. Les reportages qu'il effectue sont les premiers à être signés de son nom. Comme un mustang que l'on aurait retenu trop longtemps, le poète devenu journaliste raconte le bombardement de Reims en prenant la cathédrale pour personnage central. Elle est en feu. Lui aussi :

" Des sifflements qui ressemblaient tantôt à ceux d'un merle géant, tantôt à ceux d'une sirène, dont le son serait aiguisé, coupant et rapide, virevoltèrent au-dessus de nous.
- Sac au dos, dit le caporal, et baïonnette au canon, cette fois, ça y est.
L'obus venait de tomber sur le parvis.
Le caporal se souvint de nous.
- Tâchez de filer, bon Dieu ! cria-t-il.
Où filer ? Et à quoi cela pourrait-il servir ?
Un deuxième obus suivit à trente secondes. Il se logea à dix mètres du premier. Les mêmes sifflements nous tranchèrent le tympan.
Nous passâmes notre main sur notre visage qui nous semblait cruellement balafré.
C'était le début. Ils avaient rectifié.
Cette fois ils la tenaient.
Nous n'avons plus compté les coups. Ils tombaient sans relâche.
Nous avons quitté le porche et sommes allés dans la rue, en face, à cent mètres.
Nous regardions la cathédrale. Dix minutes après, nous vîmes tomber la première pierre. C'était le 19 septembre 1914, à sept heures vingt-cinq du matin. "

Dernières lignes de Ils bombardent Reims, Le Matin, 21 septembre 1914.

Balkans

C'en est fait. Londres sera maintenant un grand reporter. Las de rendre compte de la vie quotidienne des pioupious sur le front nord, il veut se rendre au sud-est de l'Europe, là, où, pense-t-il, tout se joue. Ayant rompu avec Le Matin qui ne veut pas le laisser partir - journal où on lui reproche d'avoir " introduit le microbe de la littérature " -, c'est pour Le Petit Journal, l'un des quotidiens les plus lus en France, qu'il raconte les combats de l'armée d'Orient en 1915. Pouilleux comme les soldats, il erre sur les fronts mouvants de Serbie en Grèce, de Turquie en Albanie. Quand il revient au pays, il repart dans les tranchées du nord de la France pour couvrir la fin de la guerre. Il est alors en butte à la censure militaire qui le juge " insolent " et " insubordonné ".

Europe, Proche-Orient

À partir de 1919, on ne l'arrête plus. Il court l'Espagne et l'Italie pour Le Petit Journal - il en est viré par Clemenceau lui-même pour ce qu'il a écrit sur l'Italie -, puis Excelsior. Au cours de pérégrinations en Europe et au Proche-Orient, il met à jour les effets concrets de deux grands mouvements idéologiques qui vont bouleverser de nouveau le monde : le bolchevisme et le nationalisme. À Fiume, ce port de l'Adriatique anciennement austro-hongrois qui doit être annexé à la Yougoslavie, Londres suit avec sympathie la rébellion du poète Gabriele d'Annunzio. Il décrit ensuite les effets des politiques française et britannique au Liban, en Syrie, en Palestine, en Égypte. Un jour, sur la route de Damas, son train est attaqué par des combattants arabes à la recherche d'armes :

" Leur travail terminé, la fusillade au ciel cessa. Comme il leur restait une dizaine de kilomètres pour regagner leur honnête foyer, ils sautèrent sur le brave petit train, qui justement y allait. Ces bandits étaient gens timides ; ils n'osèrent pas monter en première. Il y avait quatre belles places à mes côtés, ils préférèrent le marchepied. Peut-être, au fait, eurent-ils peur du contrôleur ? Ils se tenaient cramponnés aux portières. Ils ne nous regardaient pas, ils ne nous reconnaissaient plus.
L'un d'eux, pourtant, me donna du feu. Pendant près d'une heure, mollement allongé sur ma banquette, je me crus un roi barbare, escorté par sa garde d'honneur. "

Extrait de Des bandits attaquent le train dans lequel je me trouvais, Excelsior, 27 décembre 1919.

URSS, Europe de l'Est

En 1920, le reporter réussit un beau coup : entrer en URSS, décrire le régime bolchevik naissant et raconter les souffrances du peuple en " honnête homme " choqué par ce qu'il voit. Après cet harassant reportage, il repart faire un tour d'Europe : Grèce, Balkans, Allemagne occupée.

Japon, Indochine, Inde

Durant l'année 1922, en Asie, Albert Londres enquête - il se fait l'écho des actions de Gandhi et Nehru en Inde -, mais flâne aussi en touriste professionnel. Le voici qui se promène dans les rues japonaises :

" Un horizon nouveau s'entrouvrait à mes yeux. Le voile de mon ignorance se déchirait. Enfin, je voyais clair. Jusqu'ici, je m'étais cru d'une nationalité indiscutable. Non ! j'étais l'échappé d'une contrée douteuse, l'inconnu de sang et de peau, porteur de maléfices. Mes gestes ne pouvaient avoir d'autres mobiles que la brutalité. Que, dans une foule, je m'autorise un mouvement timide, que je tire une cigarette de ma poche, et mes effarouchées petites voisines à pince de homard (elles ont des chaussettes à deux compartiments, l'un pour le pouce, l'autre pour les quatre doigts qui restent) subitement se garent. Pourquoi, mes maîtres, m'avoir jusqu'ici abusé sur ma race ? J'étais le Sénégalais. "

Extrait de Les Japonais ne connaissent pas du tout les Européens. Les Européens ne connaissent pas davantage les Japonais, Excelsior, 25 mars 1922.

Chine

Dans cet empire livré aux guerriers, pirates et autres trafiquants, il dépeint un invraisemblable chaos en se mettant au diapason des situations rencontrées, sur un ton proche des récits d'Hugo Pratt, le créateur de Corto Maltese. Ainsi, rencontre-t-il une mystérieuse exilée russe :

" - Mon nom est Kira, mais je me suis baptisée Galka. C'est le nom des petites pierres blanches qui parsèment les rivages du lac et, comme je considère toutes les petites pierres blanches du Baïkal comme mes sœurs, je suis Galka. (…)
Tu me demandes pourquoi je suis enfermée dans cet hôtel ? Ô mon Français ! Comme l'on voit que tu arrives ! J'ai vingt-trois ans et c'est moi qui t'apprends des choses. Autrefois j'étais russe. Aujourd'hui mon pays a perdu jusqu'à son nom. On m'arrête parce que je ne suis plus rien (…). Pour le moment, je suis suspecte. Je suis blonde, jolie et russe, je suis l'espionne. Tu vois, j'attends.
- Enfant, lui dis-je, prends du thé, car je vois bien que tu as froid.
- Non ! dit-elle, cette nuit encore j'aurai chaud, tu ne t'en vas que demain soir. "

Extrait de La Chine en folie, livre publié en 1925 à partir des reportages donnés à Excelsior, 1922.

Depuis cinq ans, Albert Londres a, semble-t-il, un don d'ubiquité : il est partout où le mène son impeccable flair. Son pays ne l'intéresse-t-il plus ?

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