Voyage en Libye

30 avril 2010

Citron vert. D’ailleurs le vert, couleur de l’islam, est présent partout en Libye. Pays riche au look de pays pauvre, la Libye recèle mille trésors archéologiques qui, du néolithique au Moyen Âge, captiveront les amateurs d’art. Akakus, Cyrénaïque, Tripolitaine, que de belles choses !
Et puis il y a le désert… Certainement l’un des plus beaux, à tout le moins le plus sécurisé de la zone saharienne. S’y rendre en voiture n’est pas une mince affaire, mais on y arrive. Il suffit d’un peu de patience, de quelques jerrycans supplémentaires pour ne pas tomber en panne sèche, et d’un abécédaire de langue arabe. Car ici tout est écrit en arabe, la langue du Coran, ce qui donne un soupçon de piment (vert) à l’aventure… Pour le reste, si l’agence réceptive avec qui vous avez pris contact vous a fourni un guide francophone, c’est du gâteau. Dans le cas contraire, mieux vaut savoir parler avec les mains !
Frontière tuniso-libyenne

À la frontière s’est agglutinée une kyrielle de voitures sans âge, presque sans marque, toutes à double ou triple réservoir. Destination la grande Jamahiriya, grande pourvoyeuse de textile à bas prix, mais aussi de tout ce que le géant chinois fabrique de pacotille clinquante. Commerce équitable. Nous suivons le mouvement, aspirés vers la douane au rythme des démarrages à répétition et des poussettes pétaradantes. Depuis quelques années, la douane est mixte, tunisiens et libyens mènent leurs investigations de conserve. C’est à qui mettra le grappin sur une bouteille d’alcool, strictement prohibé en grande Jamahiriya.
Quelques néons plus tard, nous prenons congé de la Tunisie pour entrer en territoire libyen. Notre contact est là. Il s’est chargé de nous louer des plaques libyennes, du carnet de passage en douanes et nous a pris une assurance. Il parle français. C’est un touareg malien exilé en Libye depuis le temps où ça chauffait dans les Ifoghas (massif montagneux du nord du Mali, siège de la rébellion touarègue dès 1963). Nous ferons route ensemble.
Tripoli, rendez-vous sur la place verte

Nuit dans un hôtel « destroy ». Le plein de gazole pour 7 € ! On croit rêver ! Cap sur Tripoli. Premières impressions, premiers mirages. La grande Jamahiriya nous apparaît tel un chantier de construction saupoudré d’ordures. Rien de très touristique en effet. La voie express vers la capitale égraine un chapelet de boutiques aux devantures desquelles pendouillent des grappes de ballons de football. Ça roule à contre-sens, ça double à cent à l’heure. Les pneus chantent.
Tripoli s’annonce, avec ses grues, ses immeubles crème et ses petits drapeaux verts. Ses panneaux 4x3, aussi. Kadhafi fait sa loi, tantôt levant un poing rageur, tantôt les yeux rivés au ciel. Culte de la personnalité. Mais la place verte a mauvaise mine. Le jour, c’est un parking tout ce qu’il y a d’ordinaire, mais dès que la nuit tombe, arrosée par des milliers de watts, on y voit comme en plein jour. Désert urbain. Le vendredi, on s’y presse en famille pour s’y faire tirer le portrait juché sur un carrosse, une Ferrari de pacotille, affublé d’un chamelon où d’une gazelle.
Tripoli est presque une capitale comme les autres. Dans les rues du centre certaines boutiques de lingerie n’ont rien à envier à celles de Milan, de Paris ou d’ailleurs. Paradoxe, dans un pays où les femmes restent à la maison et où la gent masculine est omniprésente. Un bref parcours dans la ville nouvelle nous conforte dans l’idée que nous sommes ici avant tout pour la médina et le musée.
Tripoli-médina ou la dolce vità

Mais ce sont les échoppes des tailleurs et des passementiers qui s’avèrent les plus intéressantes. En Libye, hommes et femmes portent le vêtement drapé depuis l’Antiquité et les marchands proposent une multitude de textiles. Un vrai bazar oriental, donc. On trouve aussi quelques fumoirs où l’on vient s’oxygéner les poumons au tabac noir en sirotant un « café arabe » avec ou sans cardamome. Presque la dolce vità.
Accolé à la médina le musée archéologique, récemment restauré est une pure merveille. Seul bémol, les cartels sont en arabe la plupart du temps (quelquefois traduits en anglais). Mieux vaut prendre un guide francophone. La statuaire issue des fouilles des villes antiques : Sabratha, Leptis-Magna, Cyrène, est d’une beauté à couper le souffle. C’est une visite complémentaire indispensable aux sites proprement dits. Et puisque nous étions dans le coin, nous sommes allés jeter un œil aux restes de l’arc de Marc-Aurèle qui enjambait jadis la voie romaine qui reliait la « Rome Africaine » à Carthage. Au pied du monument nous avons eu une pensée émue pour ce penseur hors du commun.
Leptis-Magna, la « Rome africaine »

Deux petites heures de gentil gymkhana séparent la capitale de l’antique cité. La route longe de belles plages désertes en bordure desquelles fleurissent des palmeraies. Aucun complexe touristique, tant mieux. Le site de Leptis Magna est impressionnant. Fondée par les Phéniciens vers 500 av. J.-C., puis cité indépendante de 200 av. J.-C. à 27 av. J.-C., la ville connaît ses heures de gloire sous le règne des Sévères. En 193, l’empire romain est à son apogée et l’empereur Septime Sévère décide de faire de sa ville natale une œuvre architecturale sans précédent.
Avec ses quatre cents hectares, Leptis restitue sans peine l’atmosphère fastueuse d’une époque florissante. À l’inverse de certaines cités grecques ou romaines, qui nécessitent souvent un puissant effort imaginatif afin de restituer les ambiances, la ville « saute aux yeux ». Les thermes, la palestre, le forum, le marché, le théâtre sont autant de lieux propices à la méditation. Certains monuments sont admirablement bien conservés.
Point de rupture des caravanes transsahariennes, grenier à blé de Rome, Leptis était une plaque tournante du commerce méditerranéen. Malheureusement, la surexploitation des sols et le lessivage des terres associés aux deux grands tremblements de terre du IVe siècle, sonneront le glas de l’antique cité. Malgré un sursaut à l’époque byzantine, Leptis s’endormira sous le sable avant qu’une équipe d’archéologues italiens ne la remette à jour dans les années vingt.
Cap sur Ghadamès

Nous quittons la Tripolitaine tôt le matin, cap sur Ghadamès. Dès la sortie de la ville, le désert pointe le bout de son nez. De part et d’autre de la route, du sable et des touffes de graminées. Parfois quelques chameaux au pacage et un berger appuyé sur un bâton. La route est en bon état mais paraît interminable. Elle s’élève brutalement à l’approche du djebel Nefusah. Contrôles de routines, la police est débonnaire, heureusement, car tous nos laissez-passer sont en arabe !
Nous entrons en pays berbère. À Nalut nous visitons des greniers fortifiés qui ressemblent aux ghorfas du Sud tunisien. Enfin, à l’approche de Darj, le sable est plus présent, il commence à former des dunes. Nous sommes sur la frange septentrionale de la hamada el hamrah (le plateau rouge en arabe. Une étendue nue et plate qui fut jadis une savane mais qui, depuis la fin du néolithique, se désagrège lentement, balayée par le qibli, le vent du Sud. Nous arrivons dans « la perle du désert » en fin journée.
L’antique Cydamus, l’un des puissants bastions construits par les romains pour défendre le Limes (mur sensé les protéger des tribus rebelles) capte la lumière du couchant. Nous sommes au bout du monde. Nous campons dans les dunes qui ourlent la lisière occidentale de la palmeraie, à un jet de pierre de la frontière algérienne.
Une vie sur deux niveaux

Ghadamès brille d’une blancheur éclatante. Lovée au cœur d’une palmeraie, elle nous apparait comme un labyrinthe inextricable. Notre guide nous attend. Il nous conte l’histoire de la ville, qui fut l’un des premiers foyers de l’islam maghrébin (entendez « de l’ouest », maghreb signifiant « le couchant » en arabe). Des cavaliers arabes sont arrivés ici presque au lendemain de l’Hégire.
La médina, désormais transformée en musée et classée au patrimoine mondial par l’Unesco, fonctionnait jadis sur deux niveaux. De plain-pied c’était le domaine des hommes, qui coulaient leur vie au rythme de l’irrigation de leurs jardins et vivaient entre eux. La datte de Ghadamès est réputée depuis des lustres. À l’étage, c’était le royaume des femmes, qui passaient d’une terrasse à une autre sans jamais sortir de chez elles. Hommes et femmes ne se fréquentaient qu’en de rares occasions (on devine lesquelles).
Ghadamès, à l’instar de certaines oasis du Sud tunisien et de Ghardaïa, la pentapole du Mzab en Algérie, était un fief de l’islam ibadite. L’ibadisme est la branche modérée de l’islam khâridjite qui est lui-même un courant dissident de l’islam sunnite. Prônant une transmission « démocratique » du pouvoir religieux, il fut adopté très tôt par les tribus berbères qui contrôlaient le trafic caravanier. L’ibadisme se caractérise par une pratique austère de la religion du Prophète, dans laquelle la femme est exclue de la vie sociale. En outre, les ibadites sont de fieffés commerçants.
La montagne des génies

Depuis peu, le massif n’est accessible que par le Nord. La Libye et l’Algérie sont encore en bisbille en ce qui concerne la partie sud. À l’est se situent les oueds dont les abris sous roches sont couverts de peintures rupestres. Malheureusement, une grande partie des sites situés les plus au nord ont été vandalisés en avril 2009. Aucune surveillance de la part des autorités. Un détraqué a tout bombé, détruisant des œuvres datant de 5 000 ans ! Triste tropique. Heureusement l’oued Techouinet a été préservé. On y observe encore de magnifiques peintures datant du temps où les pasteurs du néolithique gardaient leurs troupeaux. L’environnement était alors bucolique. Au milieu coulait une rivière…
Mais l’Akakus c’est aussi la fantaisie du grès et des formes plus étonnantes les unes que les autres, fruit de l’érosion. Ici, la corrasion (oui-oui, c’est bien un « a ») a modelé la roche en forme de champignons, d’arches gigantesques, de personnages mystérieux, qui ont donné naissance à autant de légendes. Nous camperons sous les étoiles, car demain nous filerons vers l’erg de Murzuq.
Quand les Libyens chassaient l’éléphant

Depuis l’Akakus, nous avons traversé l’erg Wan Casa qui recèle de magnifiques restes de campements datant de l’époque où de grands lacs alimentaient la région. Par endroits le sol est jonché de meules en pierre, de fragments de poterie et de coquilles d’œufs d’autruche. Puis nous avons mis le cap sur la passe de Tilemsine qui marque l’entrée dans l’erg de Murzuq. Que de sable ! Le Murzuq résulte de la désagrégation du plateau gréseux du Messak.
Ensuite, nous avons mis le cap vers l’oued Matkhendush, le plus accessible des failles du plateau. Il coule parfois, ce qui est étonnant dans cet univers ultra minéral. L’oued Matkhendush est ponctué de centaines de gravures rupestres représentant des scènes de chasse. Il y a environ 10 000 ans, la région était une immense savane dans laquelle évoluait la grande faune africaine, celle-là même qui, aujourd’hui, s’est repliée sur le Kenya et la Tanzanie. On y voit des girafes, des rhinos, des éléphants, des lycaons… Les hommes passaient leur temps à la chasse et à construire des pièges comme en témoignent certaines grosses pierres à gorge qui servaient de contrepoids aux balanciers.
Au nord du plateau se dresse l’Adrar Iktebine (la montagne aux écritures). Il y a fort à parier que Roger Frison-Roche, qui a parcouru la région en 1949, s’est inspiré des ambiances du massif pour nous concocter ses romans sahariens.
L’émeraude des Garamantes

Les peintures rupestres de l’Akakus dressent un inventaire exceptionnel de leur mode de vie. On y voit notamment des chevaux attelés et scènes de la vie quotidienne où la femme tient une place prépondérante. Les Garamantes ont bâti des villes en plein désert. À l’époque du Nouvel Empire (entre 1307 et 1070 av. J.-C.) des groupes de guerriers méditerranéens se seraient associés à eux pour combattre Pharaon, alors que le pays était en proie à une terrible sécheresse. Sont-ils les ancêtres des Touaregs d’aujourd’hui ?
Le mystère reste entier qui, de Pierre Benoît et son « Atlantide » à Théodore Monod et son « Émeraude des Garamantes », ont largement contribué à mythifier ces vaillants guerriers. Hérodote en son temps situait leur pays à 30 jours de la Méditerranée et affirmait de surcroît qu’ils avaient bâti des villes sur un sol salé ou jaillissait l’eau douce en plein désert (sans doute les lacs des dawda). La courte visite du musée archéologique de Germa donnera un cadre à cette histoire.
Pêcher la crevette dans le Sahara !

La tradition accordait des vertus curatives ainsi que des effets aphrodisiaques à leur récolte, aussi, les femmes - les seules habilitées à les pêcher - les échangeaient-elles contre du sucre, du thé ou de la farine afin de subvenir à leurs besoins. Nul ne sait si ces dawda, dont les hommes extrayaient le natron qui servait au tannage des peaux, étaient les descendants des fameux Garamantes. Aujourd’hui les lacs d’Oum el-ma (la mère de l’eau en arabe), de Gabrawn ou d’Oum el-hassan comptent parmi les destinations favorites des touristes. Malheureusement leur surfréquentation les transforme inexorablement en déchetterie !
Awbari, des dunes à l’infini

Pour comprendre la formation des grands ergs, il faut remonter à une période cruciale de la géologie de la terre : le quaternaire, l’époque qui a vu grandir les hommes. Les fleuves quaternaires ont entaillé le socle minéral, excavé les plateaux (ici la hamada el hamra située au nord de l’erg) ; ils ont creusé des lits profonds, découpant des canyons qui, de proche en proche, se sont élargis pour permettre aux eaux de ruisseler vers l’aval. Dans les vallées ainsi créées, les pluies ont alimenté des fleuves aux cours plus lents, qui de proche en proche, grâce au jeu de leurs méandres, ont isolé des montagnes de roche plus dure formant des inselbergs que l’on voit parfois, masse noire, poindre au cœur des dunes.
Au fil du temps, le paysage a vieilli, les alluvions ont comblé les vallées, les sédiments se sont solidifiés, les buttes et les montagnes, sapées par l’eau, ont disparu ou subsistent aujourd’hui sous forme de buttes-témoins que les Touaregs appellent gara. Avec le retour de la sécheresse vers 2700 av. J.-C., les facteurs climatiques ont engendré des épisodes érosifs d’une plus grande amplitude sur des temps plus courts. Alors, mobilisant le sable du lit des anciennes rivières, des vents destructeurs ont raboté, dépecé et lustré la terre pour créer des champs de dunes immenses, tel l’erg Awbari.
Sebha, ultima frontera

C’est la première grande ville que rencontrent les Africains candidats à l’immigration clandestine vers l’Europe. On trouve à Sebha tout ce que la société libyenne importe de produits de consommation : de l’informatique, du multimédia et des boutiques de fruits et légumes éclairés comme des arbres de Noël. Nous n’y ferons pas de vieux os. Demain la route pour Ras Ajdir est longue. Ainsi s’achève notre carnet de route libyen. Privilège d’un pays encore vierge de tourisme (ou presque), riche en histoire. Nous y reviendrons. La Cyrénaïque nous attend.
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