Le tourisme sexuel

Comment lutter contre le tourisme sexuel

Comment lutter contre le tourisme sexuel
Vladimir Kant - Adobe Stock

Depuis une dizaine d'années, le phénomène du tourisme sexuel est pris très au sérieux. Le sujet n'est plus tabou, on en parle. Ce n'est plus une pratique de l'ombre sur laquelle on ferme piteusement les yeux pour ne pas voir l'horreur qui l'entoure. Aujourd'hui, le tourisme sexuel est vu comme un problème planétaire pour lequel les autorités gouvernementales internationales, les ONG et les professionnels du tourisme travaillent en étroite collaboration.

La législation en vigueur et les conférences organisées sur ce sujet

Combattre le tourisme sexuel, cela passe d'abord par l'adoption d'une législation adaptée, notamment concernant les droits des enfants, principales victimes de ce commerce inhumain.

Les prostitués majeurs ne peuvent en effet faire l'objet d'une législation à proprement parler, puisqu'ils sont considérés comme consentants en toute connaissance de cause et moins fragiles que les mineurs. Pour eux, la lutte contre le tourisme sexuel ne passe pas par l'élaboration de lois, mais par l'adoption par les touristes d'une attitude responsable en voyage.

Priorité aux enfants

La base de toute législation en matière de prostitution, concernant les enfants, c'est naturellement la Convention internationale des Nations unies pour les droits de l'enfant, établie le 20 novembre 1989. Ratifiée par un total de 191 États, elle cherche à protéger les mineurs de moins de 18 ans et à poursuivre ceux qui les exploitent. La Convention interdit la prostitution enfantine, mais cela est insuffisant. Les pays appliquent cette loi sur leur territoire, mais seuls une trentaine de pays, parmi lesquels la France, les États-Unis, l'Allemagne et la Belgique, ont adopté en février 1994 des lois pénales d'extra-territorialité. Ils s'engagent ainsi à poursuivre sur leur territoire des abus sexuels commis sur mineurs, même si ceux-ci ont eu lieu à l'étranger. Le principal article qui protège les enfants de l'exploitation sexuelle indique :

" Art.34
Les parties États s'engagent à protéger l'enfant contre toutes les formes d'exploitation sexuelle et de violence sexuelle. À cette fin, les États prennent en particulier toutes les mesures appropriées sur les plans national, bilatéral et multilatéral pour empêcher : que des enfants ne soient incités ou contraints à se livrer à une activité sexuelle illégale ; que des enfants ne soient exploités à des fins de prostitution ou d'autres pratiques sexuelles illégales ; que des enfants ne soient exploités aux fins de la production de spectacles ou de matériel de caractère pornographique. "

Respecter les droits des enfants

Parce que les enfants sont si fragiles, leurs droits sont sacrés et notre devoir est de les protéger. Le BIDE (Bureau international des droits des enfants) s'emploie à accroître la sensibilisation des juges, avocats, et agents de police aux droits des enfants. Il préconise des procédures plus adaptées aux enfants car on n'auditionne pas un enfant comme un adulte. Utiliser des moyens audio-visuels pour retranscrire l'attitude terrifiée d'un enfant, former les acteurs du système pénal pour garantir une réponse judiciaire plus adéquate aux besoins des jeunes… Cependant, la situation exige parfois un travail beaucoup plus profond, notamment lorsque le système judiciaire local est à revoir en entier. Dans certains pays, en effet, on punit plus les enfants que leurs clients, au Pakistan par exemple ! Constater de pareilles absurdités au XXIe siècle montre bien qu'il y a encore du pain sur la planche…

Les Conférences en lutte contre l'exploitation sexuelle

En 1996, le Congrès mondial de Stockholm a réuni plus de cent gouvernements et Interpol (Organisation internationale de police criminelle) dans la lutte contre l'exploitation sexuelle des enfants à des fins commerciales. La déclaration finale insiste sur la nécessité de punir ceux qui exploitent sexuellement les enfants et de ne pas punir les enfants victimes !

Le Statut de la Cour pénale internationale, adopté à Rome en 1998, complète les avancées instaurées à Stockholm. Il établit toutes sortes d'infractions incluses dans les concepts de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité, parmi lesquels le viol, l'exploitation sexuelle et la prostitution forcée, s'appliquant donc également aux majeurs. Avant toute chose, la législation se construit de façon à assurer " l'intérêt supérieur de l'enfant ", personne à part entière que l'on se doit de considérer comme un véritable sujet de droit, et non comme un objet sexuel et incapable, comme c'est trop souvent le cas. 

En mai 1998, le Tribunal international des droits des enfants, qui se tenait à Fortaleza (Brésil) concluait que les enfants et adolescents ne pouvaient avoir de " droit à la sexualité " avant leur majorité (15 ans pour les filles en France) que lorsqu'ils pourraient " bénéficier d'un minimum d'opportunités en matière d'éducation, de santé, de culture, de liens renforcés de vie commune, de sécurité et de loisirs " (recommandation n°4). Une manière de leur assurer des moyens de survie qui ne passent pas par une prostitution forcée.

Encore beaucoup à faire

La mise en place de la première journée mondiale pour un tourisme responsable devrait permettre de poursuivre les efforts entrepris, parrainés par les nombreuses organisations qui ont décidé de lutter contre ce trafic d'êtres humains.

Alors que la lutte pour le respect des droits des enfants et le combat contre le tourisme sexuel dans le monde progresse chaque jour, il reste encore beaucoup à faire. Bien que des lois et réglementations soient créées ou améliorées chaque année, de nombreux obstacles ralentissent, voire empêchent que des progrès réels mettent un point final à ces agissements condamnables. Malgré la bonne volonté évidente de certains États, il reste en pratique des problèmes d'ordre politique, économique, législatif, judiciaire ou coutumier qui font baisser les bras dans cette lutte qui semble, parfois, perdue d'avance. 

Pourtant, des institutions mettent en place des mesures afin de ralentir ce phénomène. En 2004, l’Unicef a ainsi lancé un « Code d’éthique » destiné à l’industrie du tourisme nord-américain. Un rapport d’ECPAT USA (pour l’éradication de la prostitution enfantine, de la pornographie enfantine et du trafic des enfants à des fins sexuelles) a ainsi révélé qu’environ 25 % des touristes sexuels à l’extérieur des Etats-Unis sont américains. Ce rapport estime également que le commerce sexuel, dont le volume se chiffre en milliards de dollars, concerne deux millions d’enfants.

Un travail de longue haleine

La tâche la plus évidente est bien sûr de tenter de sortir les enfants des réseaux de prostitution, et de les réinsérer dans la société. C'est un travail de terrain, long et difficile. Il faut d'abord arracher les jeunes à leurs proxénètes, puis retrouver leurs familles et voir si celles-ci sont en mesure de les reprendre. Mais, dans la plupart des cas, ils sont pris en charge dans des foyers spécialisés et soignés. Des associations locales s'efforcent de leur assurer un suivi psychologique pour les aider à sortir du cauchemar.

C'est également sur la prévention que les ONG comptent jouer : sensibiliser les familles, éduquer les jeunes filles et les mettre en garde contre les dangers de la prostitution. La plupart des enfants ne savent pas ce qu'est la pédophilie et l'information est un moyen vital pour aider les jeunes à éviter les pièges du proxénétisme. L'Unicef (Fonds des Nations unies pour l'enfance) fournit un travail considérable sur l'éducation des enfants afin de leur garantir un bagage scolaire suffisant qui leur permettra de se construire un avenir et de trouver un emploi digne de ce nom. La lutte contre la pauvreté et la précarité est directement liée à la lutte contre la prostitution.

Les adultes face à un inquiétant vide juridique

Malheureusement, en ce qui concerne les adultes exploités sexuellement, qu'ils soient tombés dans la prostitution alors qu'ils étaient encore mineurs ou plus tard, il existe un véritable vide juridique que seule une prise de conscience personnelle des touristes pourrait endiguer. Ne pas profiter des services que ces personnes sont obligées de proposer aux étrangers est une façon de faire un premier pas vers une amélioration de la situation. C'est lutter, à petite échelle, certes, contre l'inébranlable loi de l'offre et de la demande. Et faire un premier pas vers une nouvelle humanité.

Sensibiliser la police

La police est aux premières loges du spectacle criminel du tourisme sexuel. C'est pourquoi son action doit être renforcée. Depuis une dizaine d'années, Interpol (Organisation internationale de police criminelle) édicte des recommandations que les pays membres reprennent à leur compte. Elle travaille à favoriser la coopération et les échanges d'informations entre les polices. Elle propose également des formations spécifiques des agents de police, et la nomination de fonctionnaires spécialisés sur le terrain (voir interview).

Quant aux polices locales, nombre de leurs membres sont corrompus et servent la cause des mafias locales… Là aussi, il reste encore beaucoup de travail.

Mobilisation des acteurs du tourisme et attitude à observer en voyage

Mobiliser l'industrie du voyage

Tourisme sexuel. C'est effectivement bien de " tourisme " qu'il s'agit. Il faut donc essayer d'intervenir à tous les niveaux de la chaîne touristique, et inciter les professionnels du voyage à se mobiliser pour combattre le mal à leur niveau. En France, le Syndicat national des agences de voyages (SNAV) compte sensibiliser ses clients par le biais de dépliants glissés dans les pochettes de voyage. « Avoir des relations sexuelles avec un mineur conduit en prison », explique un film diffusé à bord des avions d’Air France. 

C'est dans cette optique que la Commission européenne a décidé d'octroyer une subvention d'un million d'euros à l'Organisation mondiale du tourisme (OMT) et de soutenir ainsi, pendant un an à compter du 1er janvier 2001, les projets de l'ECPAT, Unicef, Terre des Hommes, FIJ (Fédération internationale des journalistes), et d'autres organismes. Leur but est de travailler conjointement avec les tours opérateurs et les compagnies aériennes et, par leur intermédiaire, d'informer les voyageurs partant pour des destinations à risque. Des documentations sont également disponibles dans certains aéroports, et des étiquettes à apposer sur les bagages sont distribuées aux passagers, qui indiquent leur soutien à la lutte contre le tourisme sexuel. Les tours opérateurs, quant à eux, s'engagent à adopter une attitude ferme contre le fléau, à ne pas traiter avec des agences organisant des circuits du sexe ou des hôtels où se pratique la prostitution.

Le tourisme sexuel, attitude à observer en voyage : extrait de la Charte du routard

" Il est inadmissible que des Occidentaux utilisent leurs moyens financiers pour profiter sexuellement de la pauvreté. De nouvelles lois permettent désormais de poursuivre et juger dans leurs pays d'origine ceux qui se rendent coupables d'abus sexuels, notamment sur les mineurs des deux sexes. C'est à la conscience personnelle et au simple respect humain que nous faisons appel. Combattre de tels comportements est une démarche fondamentale. Boycottez les établissements favorisant ce genre de relations.

Tant que le tourisme sera le fait des pays riches visitant les pays pauvres, il sera porteur d'un profond déséquilibre entre hôtes et visiteurs. Toutefois, si un tourisme mal maîtrisé commet de nombreux dégâts irréversibles dans les pays visités, un tourisme contrôlé par la population locale peut être porteur de bienfaits. L'enjeu étant que la relation entre hôte et visiteur soit sur un pied d'égalité.

La clef est d'accepter ce qu'on est, et de regarder tous les êtres humains, quelle que soit leur origine géographique et leur situation matérielle, comme des personnes à part entière qu'il faut prendre le temps de découvrir, et non pas comme des objets. C'est le seul moyen de conserver toute la richesse des relations humaines, en respectant les droits de l'autre et en le considérant dans sa singularité. 

Pratiquons donc un tourisme dans le respect de l'autre, le désir réciproque de se connaître mais dans la dignité de chacun ; un tourisme qui conserve à l'hôte le plaisir de vous recevoir. "

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Texte : Marine Goddin, Laure Delmoly et Laure Manent

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