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Le monde selon... Philippe Gloaguen


Philippe Gloagen

>Ce mois-ci, Philippe Gloaguen fête les trente ans d'une collection qu'il lançait en 1973, de retour de la " route des Zindes " : le Guide du routard. Rencontre à bâtons rompus avec Philippe Gloaguen, en préambule au concert anniversaire qui aura lieu le 24 mars 2003 au Zénith pour réunir tous les amis du Routard...



" Internet est un outil nécessaire, ce n'est pas du snobisme. "

Le Web est-il un outil dont tu te sers beaucoup ?
Oui, quotidiennement. Et Dieu sait que je ne suis pas du tout branché nouvelles technologies, et que j'ai eu du mal à m'y faire : je suis un vieux con du système papier et un amoureux du livre. Mais avec la rapidité d'Internet, on a accès à une source d'information absolument incroyable. Je cherchais un bouquin épuisé depuis une dizaine d'années, je l'ai reçu en cinq jours. C'est un outil nécessaire, ça n'est pas du tout du snobisme.

Le rapport entre le Guide du routard papier et le site routard.com ?
Simple : le Routard papier a l'avantage de la stabilité et la facilité du transport, alors que le site a l'avantage de la rapidité de mise à jour et d'accès, de la convivialité, et de l'esthétisme. Tu n'as pas le Routard Afrique du Sud. Hop, tu peux consulter les infos sur cette destination rapidement sur le site.

Le contenu ?
C'est un complément. On travaille main dans la main. Les contacts sont très fréquents entre la rédaction du routard papier et la rédaction de routard.com.

" Je convie George Bush à aller faire un stage au Mali. "

On fête les trente ans du Guide du routard et du quotidien Libération en même temps. Y a-t-il un lien entre ces deux aventures, une envie similaire de montrer le monde différemment ?
On était insatisfaits du monde qu'on connaissait. Ces deux supports ont été une réponse : l'une était - du moins au début - une réponse politique, alors que nous n'avons jamais eu la prétention d'être politiques. Nous étions humanistes. Sartre et July disaient : " On change le monde par la révolution " ; le Routard disait : " On va essayer de mieux comprendre le monde en allant à la découverte des hommes, des coutumes, et comprendre leur droit à la différence ". Qu'on arrête de dire que les Africains sont absolument incapables économiquement, ils ont bien d'autres qualités, en particulier au niveau de leurs rapports humains, de leur respect par rapport aux parents, de leur gestion qu'ils ont de leurs enfants… Il y a la notion de soutien au niveau de la famille, du village, de la tribu. Quel est le grand problème de l'Occident ? C'est la solitude, c'est pas la bouffe. L'entraide est le meilleur moyen pour ne pas crever de faim, les Africains peuvent nous l'apprendre tous les jours. Je convie George Bush à aller faire un stage au Mali pour apprendre ce que sont les rapports humains (sourires).

Bon, et alors finalement, les Africains, ils sont bons économiquement ?
Ce ne sont pas les mêmes valeurs ! C'est vrai que la notion de chef n'est pas du tout la même… En ça, je ne dis pas là qu'ils ont raison. En Afrique, un chef, il doit être riche et avoir plein de femmes. Ici, un chef qui est riche, on a une suspicion, et on le met en examen (rires). En Afrique, on dit " mon chef, s'il est riche, je partage un peu de sa richesse ", ce qui n'est pas tout à fait vrai (sourires).

Être gros inspire la confiance ?
C'est un signe de prospérité. C'est ainsi en Inde ou en Afrique. Dans tous les pays pauvres, la corpulence est un signe extérieur de richesse. Et dans d'autres pays, arabes en particulier, une femme un peu ronde est un signe de valeur, tout comme c'était un signe de valeur en France au Moyen Âge au moment des disettes.

Le Guide du routard est édité par un important groupe de presse, Hachette. Peut-on parler de votre liberté éditoriale ?
Nous sommes libres parce que nous ne sommes pas dans le rouge. C'est ça le prix de la liberté. Et qu'on ne me dise surtout pas que dans un groupe comme Lagardère, il y a de la censure. Ça n'est pas vrai. Ce sont des impresarios, ils sont bien trop intelligents pour ça. Ils nous drivent. Nos valeurs sont des valeurs qu'ils acceptent. Lagardère est quelqu'un de respectueux des droits de l'homme, qui refuse le racisme, qui est d'accord avec nos engagements majeurs, et qui est plutôt fier d'éditer le Guide du routard.

" Mon père ne croyait pas du tout au Guide du routard " !

Quand tu as commencé le Routard, avais-tu un modèle ?
Mon mentor, c'était mon père. Un petit instituteur de banlieue qui avait des grandes valeurs républicaines - l'enseignement gratuit et obligatoire, des valeurs humanitaires qui font qu'il a passé deux ans et demi dans un camp de concentration alors qu'il n'était pas juif ! Il soutenait des familles juives, à une époque où il était instit' en basse Bretagne. J'ai beaucoup parlé avec lui, parce que c'est quelque chose qui m'a beaucoup impressionné, quelqu'un qui a risqué sa peau pour un idéal, alors qu'il ne connaissait pas les juifs ! C'était une vue de l'esprit, un soutien intellectuel. C'est une chose de faire des manifs, c'est autre chose de rentrer en résistance et de faire deux ans et demi de camp de concentration. Évidemment, j'ai une admiration très très particulière pour mon père, que j'ai perdu, il y a six ans, et c'est vrai que là-haut, je crois qu'il est content et qu'il sourit. Alors que - je le précise - il ne croyait pas du tout au Guide du routard…

Est-ce que tu t'es fait peur avec le Routard ? Financièrement ?
Financièrement, oui, d'abord parce que j'ai fait faillite à vingt-trois ans. J'étais endetté de 20 000 F, ce qui n'est rien, mais à l'époque j'étais étudiant, sans trop de revenus. Très vite on se rend compte que les problèmes financiers ne sont pas fondamentaux. J'ai eu une chance dans mon malheur, je suis tombé gravement malade, il y a treize ans, j'ai fait deux ans d'hôpital, j'étais paralysé… Une maladie orpheline. Je veux dire, quand tu as vu la mort en face, il n'y a plus grand-chose qui t'inquiète. Autre chose, des procès : on a eu des procès par rapport aux droits de l'homme, par rapport à des convictions un peu rudes de mes collaborateurs. Un jour, à propos d'un papier sur le Canada, j'ai tous les médias canadiens qui me sont tombés dessus. Dans le Routard, on avait écrit que la cuisine québécoise était authentique, un peu rustique, qui ne reniait pas son passé, et bref, que c'était " une cuisine de bûcherons ", ce qui est sympa… Sauf que pour un Québécois, bûcheron, c'est une injure suprême. Bûcheron, c'est le symbole du marginal qui vit dans les bois, et qui est plutôt violeur à ses heures perdues (sourires). Comment veux-tu le savoir ? Notre distributeur canadien a dû faire une conférence de presse pour s'excuser. L'ambassade a fait une déclaration. Ça a été un bordel incroyable. Je me souviens, j'ai pris un appel, j'étais en direct au journal télévisé québécois : je me suis fait injurier ! (Rires.) On s'est fait peur au début, maintenant on a la peau beaucoup plus épaisse. On a les moyens de se défendre et de payer des avocats.

Des procès ?
On n'en a jamais perdu un.

Mais vous êtes capables de reconnaître vos erreurs ?
Bien sûr. Il faut faire preuve d'humilité. On a le droit à l'erreur. Il faut savoir le reconnaître. Il m'est arrivé de mettre des éditions au pilon (les détruire avant distribution) parce qu'il y avait des erreurs absolument catastrophiques. Là, on partage les frais, et Hachette nous a toujours soutenus.

" Le secret du Routard, c'est une équipe qui s'auto-régénère. "

Quelles sont les perspectives pour le Routard ? C'est une entreprise prospère et respectée. Si je décide avec deux potes de lancer un guide pour les Français qui cherchent à voyager pas cher, on est foutus d'avance ?
Non ! Quand j'ai démarré, c'était tout à fait modeste. On est devenu leader sur ce secteur-là, mais j'entends bien que d'ici quelques années, deux gamins débarquent avec une idée absolument majeure, plus pointue, et c'est la vie… Toutes les entreprises ont une durée de vie, avec un début, une apogée et une fin. Regarde le mec qui a inventé l'arbalète, c'était une vraie révolution, pendant la guerre de Cent Ans. Il s'est fait détrôner par l'inventeur du fusil ! Cela dit, on est réactifs. Le secret du Routard, c'est une équipe qui s'auto-régénère. La moyenne d'âge est toujours très jeune. Le seul qui vieillit, c'est moi. On a des jeunes de vingt-deux ans au Routard qui apportent un sang nouveau.

Comment le monde a-t-il changé depuis la création du Routard ? Selon une vision assez pessimiste du monde, le tourisme est un fléau. Ça apporte de l'argent, mais ça pervertit les esprits…
C'est vrai. Premièrement, le monde ne s'est pas amélioré. En 72, je suis parti en Inde en auto-stop, un peu déçu par le monde occidental, par la politique. Après 68, on avait en France une chambre bleu horizon. De nombreuses personnes se sont tournées vers l'Est, vers l'Asie, vers l'Orient. Quand tu vois les religions telles que l'hindouisme, avec le système des castes qui est le plus rude de l'humanité, pas d'existence humaine pour les sous-castes, les femmes en Inde traitées comme des chiens, tu reviens cogné ! Tu te dis, la France, c'est quand même moins mal. C'est pour ça que, progressivement, avec la notoriété, on s'est dit avec le Routard, qu'il fallait qu'on développe nos valeurs à nous, qui ne sont pas politiques, mais humanistes. On profite de notre poids pour, au milieu des adresses sympas, raconter que ce qui est important, c'est le respect de l'homme, le respect des autres. Lorsque vous êtes à l'étranger, l'étranger, c'est vous. Attention à l'environnement ! Ces valeurs sont très bien comprises par nos lecteurs parce qu'on y tient et qu'on est sincère. Ça ne se fait pas sans douleur. Le chapitre sur les droits de l'homme en Tunisie fait que le Routard n'est plus en vente dans ce pays depuis quelques années. Je suis interdit de séjour en Chine depuis que j'ai sorti le seul guide sur la Chine en enlevant le Tibet, puisque je considère évidemment que le Tibet ne fait pas partie de la Chine, et que c'est un territoire occupé. J'ai failli aller en tôle au Mali parce que je parlais d'un système de corruption. Un collaborateur est effectivement allé en prison au Maroc parce qu'on dénonçait, du temps de Hassan II, quelques pratiques policières. Mais tout ça renforce ma fierté. D'autant plus que - et ça c'est mon côté fils d'instit' - la moitié de notre lectorat a entre dix-sept et vingt-cinq ans, avide de rencontres et de connaissances, et prêt à apprendre et à partager les choses qui nous semblent fondamentales. Si on enlevait ces choses-là, on aurait un peu plus de prospérité. Quand j'ai un tout petit doute, je pense à mon père.

" Que nos enfants connaissent les pays comme nous les avons connus… "

La perversion du tourisme ?
Ce qui est injuste, c'est qu'il n'y a pas de pollution touristique dans les régimes opulents et démocratiques. Je te cite deux exemples : le premier, c'est un hôtel à Aphrodisias, un site gréco-romain absolument exceptionnel en Turquie, très peu exploité, en pleine campagne. Là, il y a un mec qui a construit un hôtel, quasiment sur le site. Il se trouve que je le connais, le mec. Je suis allé le voir, et je lui ai demandé comment il avait pu construire cet hôtel, c'est des cages à lapin. Il me dit : " Je connais le gouverneur ". Bakchich ! J'ai téléphoné à Paris, j'ai dit " Enlevez-moi ce mec du Routard, je ne veux plus en entendre parler ". Mais la verrue, elle, est toujours là !
Second exemple : tu vas aux États-Unis. Tu fais la descente du Colorado en canoë. D'abord, tu passes par une agence américaine qui a l'agrément. Ensuite, si tu mets un mégot de cigarette dans la flotte, c'est cinq cent dollars. Tu as des rangers partout qui sont planqués et qui surveillent. Le soir, tu fais un feu de bois, non pas sur le sable, mais sur une plaque de métal, qui fait qu'après, on enlève les cendres, et que le sable est resté propre. Il est interdit à un radeau d'en voir un autre : si un radeau voit au loin, devant lui une autre embarcation, il doit s'arrêter. Tu débarques, tu as l'impression d'être tout seul ? C'est le sentiment qu'ont les dix millions de gens chaque année qui descendent le Colorado. Tu vois la différence ? Entre un pays qui a les moyens de surveillance, une démocratie solide et un pays pauvre, sans pétrole, et corrompu ?
En Turquie, autre exemple, la presqu'île de Bodrum, je l'ai connue vierge. Aujourd'hui, c'est complètement rempli d'hôtels dont un tiers sont en faillite et à l'abandon. Ils ont fait n'importe quoi, et là, il y a une injustice.
On a des ministères du logement et de la construction ? Pour les trente prochaines années, mon souhait c'est que les pays instaurent un ministère des destructions pour que nos enfants connaissent les pays comme nous les avons connus. Et je précise que c'est pas la peine d'aller aussi loin, va juste voir la côte du Languedoc-Roussillon, tu verras !

Les trente ans du Routard ?
On loue le Zénith le 24 mars avec un concert de Cheb Mami (NDLR : le 20 mars, Cheb Mami a décidé d'annuler tous ses concerts pour protester contre la guerre ; Kassav a accepté l'invitation du Routard à se produire lors de la soirée des trente ans). Il y a un tour du monde pour deux personnes à gagner, et on invite tous nos amis qui nous ont aidé depuis trente ans. Ensuite, on sort un guide, un collector en couleur - une nouveauté ! - qu'on pourra obtenir gratuitement en mars pour tout achat d'un Routard. Ça regroupe les trente plus beaux voyages selon notre équipe. Le plus beau Guide du routard qu'on aura sorti, et il est gratuit (sourires).

Ce fameux visuel de Routard, il fait partie de ton environnement depuis tout ce temps. Tu n'en as pas marre ? Tu le supportes encore ?
Oui, c'est notre emblème, j'en suis fier ! Mais en vérité, je ne le vois plus (rires).


Propos recueillis par Richard Bellia
Mise en ligne le 3 mars 2003

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