Cet après-midi, le traîneau glisse toujours sur la neige, mais plus sur la
banquise, nous sommes sur l’île. Les quelque 250 km parcourus ne paraissent
pas avoir épuisé nos quinze chiens, ils flairent la fin du raid. Le fauxplat
franchi, nous découvrons la baie et les habitations de la petite communauté.
En apercevant un enclos grillagé si familier, les chiens se précipitent. Pour
un peu, et sans la vigilance de Jayko, c’est le traîneau entier qui pénétrait
dans l’abri !
Bienvenue à Kangiqtugaapik (Clyde River), 800 habitants dont 95 %
d’Inuits. Un isolement qui fait froid dans le dos : les plus proches résidents
sont, par les airs, à plus de deux heures au Sud (Iqaluit à 700 km) et
à 1 h 20 au Nord (Pond Inlet à 400 km). Il n’y a bien sûr aucune
route sur l’île de Baffin et entre les communautés on ne trouve que l’immensité
désertique du Grand Blanc !
Deux bateaux seulement ravitaillent le village dans l’année (l’été) : un
pour les grosses marchandises et l’autre pour les carburants, stockés dans des
citernes près du petit port. Pour le reste, il y a l’avion de First Air qui
propose quatre vols par semaine, si le temps le permet.
Afin de rompre l’isolement, de grosses paraboles plantées sur les hauteurs,
relient Clyde au reste du monde : la téléphonie et la télévision par satellite
sont accessibles à tous. Un alignement de poteaux électriques inesthétiques
borde les « rues » du village. Les maisons sont pour la plupart identiques :
cubiques, elles se composent de murs marrons, verts ou bleus imitant le bois...
On est bien loin des coquettes maisonnettes de leurs cousins du Groenland !
Sur les toits, les cheminées sont couvertes de givre, de stalactites et crachent
une fumée balayée par le vent. De grosses cuves contenant le fuel pour le chauffage
sont disposées à l’extérieur de chaque habitation. Idem pour l’eau, il n’y a
pas de conduites extérieures sous ces latitudes. Un camion-citerne sillonne
en permanence le village pour les livraisons, ainsi que quelques motoneiges,
pour les déplacements et le fun !
Des emplois à Clyde River ? Bien peu. Il n’y a pas d’industrie de la pêche,
uniquement des professions de service et des fonctionnaires. Quant aux rares
postes à responsabilités (dans l’enseignement, la santé ou les supermarchés)
ils sont occupés par des Blancs (Qallunaq). Alors, pour une grande partie
de la population, les subventions de l’État canadien sont les bienvenues. À
demi-mot, on évoque le mal-être des Inuits inquiets pour leur avenir et les
fléaux les touchant : alcoolisme, drogue, suicide. Sur la colline qui domine
le village, dans le petit cimetière aux tombes fleuries artificiellement, quatre
cercueils sont posés à même la neige... Dans l’attente du dégel pour les mettre
en terre.
Après une telle description, on pourrait imaginer une communauté moribonde.
Pas du tout ! Le premier week-end d’avril, était organisée la fête communautaire
de Clyde avec pour l’occasion la sortie de la petite dizaine d’attelages du
village, la construction d’un igloo, un pique-nique (phoque et caribou au menu)
et quelques essais de snowboard sur les collines. Une ambiance chaleureuse entre
traditions et modernité ! Et puis, il y a surtout beaucoup de jeunes (60 %
de la population a moins de 25 ans) et de nombreux enfants jouent entre
les maisons, sur des balançoires, à vélo sur la glace ou improvisent des matchs
de hockey à chaque coin du village. Des enfants qui n’hésitent pas à venir vers
le visiteur, le ceinturant à la taille en guise d’embrassades. Quant aux nombreux
bébés, ils sont sur le dos de leurs mères dans la capuche traditionnelle :
l’amauti.
Voilà Maryanne, une jeune Inuk de 11 ans dont la cagoule ne laisse apparaître
qu’un bout de frimousse souriant. Avec elle, je vais parcourir une partie de
cette baie gelée et parsemée d’hummocks, des amas de glace réalisant
de véritables sculptures naturelles. Lorsque je lui fais part de mon émerveillement
devant la vision d’un iceberg, monument de glace cristalline aux reflets bleutés,
qui trône au large, au milieu de la banquise, elle interrompt prestement la
conversation et me confie dans un anglais irréprochable : « Ah !
Celui-là, c’est le mien ! ».
Une nouvelle preuve du lien qui unit les Inuits à leur Grand Nord. N’ont-ils
pas appelé leur pays : Nunavut, « Notre Terre » en langue inuktitut ?
Un attachement séculaire à ces contrées inhospitalières, mais fascinantes, qui
force le respect.