Instants de contemplation et balade pédestre... sur la mer
L’allure du traîneau est parfaite, entre 10 et 15 km/h, cela laisse
tout le loisir de contempler les superbes paysages du fjord de Clyde Inlet.
Nous effectuons un parcours sinueux entre une succession époustouflante d’immenses
parois rocheuses, de glaciers et de sommets enneigés : un univers minéral
et glacé étincelant sous la luminosité intense du soleil. L’air est pur, la
visibilité infinie et le ciel d’un bleu profond. Dans la partie la plus étroite
du fjord, le vent a balayé la fine couche de neige si bien que le traîneau progresse
sur la surface lisse d’une glace transparente. On pourrait penser que sur une
telle piste le travail des chiens n’en est que plus facile... Mais il n’en est
rien : ils patinent maladroitement !
En arrivant à l’extrémité du fjord, à près de 100 km du village, c’est
un vent de face que nous affrontons, mordant le visage et engourdissant les
extrémités. Un vent qui émousse, lisse et sculpte la surface de la neige, ici
en miniature une crête, là une dune... Neige ou sable ? Désert polaire
ou saharien ? Le vent produit partout les mêmes effets, effaçant toute
trace en quelques heures, comme si dame Nature avait décidé que les terres extrêmes
devaient rester vierges de toute marque humaine.
Maintenant que la température avoisine les - 23 °C, quel réconfort
d’arriver au refuge, simple cabane vite réchauffée avec un poêle au nafta (combustible
résistant aux très basses températures). Une casserole de morceaux de glace
sur un des brûleurs pour « fabriquer » un peu d’eau et la pièce est
envahie d’une douce chaleur humide : il doit bien faire 5 °C. À chaque
ouverture de la porte un brouillard de condensation s’immisce à l’intérieur
et la porte se couvre de givre. Un thé bien chaud accompagné d’une barre céréales-fruits
qui est encore à l’état de sorbet seront rapidement avalés et me voilà dehors
pour une petite promenade.
Marcher dans la neige... Mais surtout marcher sur l’eau ou plutôt sur la mer
transformée en banquise ; un des plus fascinants plaisirs que procure l’Arctique
en cette saison. De loin, tout est d’un blanc uniforme et aveuglant sous le
soleil, mais de plus près, la banquise s’avère morcelée, fissurée, craquelée
et hérissée de plaques de glace translucide. Car la mer ne se fige pas en un
seul instant, le vent, les courants et les marées brisent les premiers blocs
qui s’accumulent en amas près des rivages donnant l’aspect de vagues immobiles.
Ces forces créent des tensions, des craquements, des ruptures et de profondes
failles dans l’épaisse couche de glace. C’est un spectacle de « tremblement
de mer et de glace » qu’offre la banquise aux yeux de l’observateur. Quant
à la débâcle, elle n’est attendue qu’à la mi-juillet dans cette région de la
terre de Baffin. Un autre menu plaisir consiste à marquer une pause, rester
immobile à l’abri du vent, et ne plus entendre le crissement aigu si particulier
que provoquent les pas dans la neige glacée des régions polaires. Là, c’est
le silence arctique que j’écoute, une absence de son qui devient vite assourdissante.
Une sensation unique !
Sur la petite colline qui domine le refuge, le vent a chassé la fine pellicule
de neige, les blocs de pierres apparaissent, un champ ou plutôt un désert de
pavés granitiques sombres, striés, noirs, bruns, gris et parfois roses... ce
n’est plus sur la mer que je marche, mais sur la Lune ? Cependant un détail
me ramène à la raison, derrière un rocher, quelques brindilles séchées vacillent
sous l’effet du vent : les restes de la végétation de l’été passé. Nous
sommes bien sur Terre.