Au premier coup d’œil, le contraste est saisissant. La vie paraît plus sommaire,
les véhicules plus archaïques, les rues plus poussiéreuses, les constructions
moins entretenues, les magasins plus désuets. Tout rappelle que le niveau de
vie est ici trois fois inférieur à celui du Sud. Mais de parole d’archéologues
chypriotes (des deux bords), le Nord recèle davantage de richesses culturelles
et historiques. Un exemple pas banal : la mosquée Sainte-Sophie, rebaptisée
Semiliye, dont les haut-parleurs font résonner les huit appels quotidiens à
la prière. Cette ancienne cathédrale a vu le couronnement des rois de Lusignan.
À l’intérieur, le sol est désormais recouvert de tapis tournés en direction
de la Mecque, et même si l’édifice n’a pas perdu ses arches et ses vitraux gothiques,
les Ottomans l’ont coiffée de deux minarets, quand ils prirent l’île aux Vénitiens
en 1571. Des économies de travaux, d’argent et de temps pratiquées par
tous les occupants successifs de Chypre ! Nicosie Nord se reconstruit peu à peu, mais lentement. Il a fallu pas moins
de quarante ans pour rénover le Buyuk Han, surnommé le « Big Inn ».
Ce caravansérail du XVIe siècle offrait une halte pour les voyageurs
et leurs animaux, puis il a servi de prison aux colonisateurs britanniques avant
d’accueillir des familles pauvres. Aujourd’hui restauré en un lieu de création
et d’exposition pour des artistes (peintres, sculpteurs, marionnettiste ou encore
doreur), sa terrasse dans la cour intérieure accueille locaux et touristes pour
un moment de détente et de paix, troublé par le seul chant des oiseaux.
Plusieurs pâtés de maison plus loin... L’Europe Café étale, à quelques mètres
de la ligne verte, ses tables en plastique et son espoir d’Europe, d’ouverture,
d’une réunification sans cesse repoussée. De l’autre côté, la rue se poursuit :
c’est Lidras Street avec le poste d’observation onusien, les photos géantes
et la sculpture pour les droits de l’homme. Les journaux chypriotes parlent
de cet emplacement, entres autres, pour un nouveau point de passage envisagé
à Nicosie, en plein cœur historique et symbolique de la capitale. Rien d’officiel :
les politiques mettent plus de temps que les peuples à se faire à l’idée et
à en négocier les conditions.