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La quête du Graal dans les rizières
Deux jours plus tard à Da Nang, Dung se rend à la mairie de la commune de Tho
Quang pour y consulter les registres administratifs du cimetière de Son Tra.
Il dépouille à la main plus de deux cents fiches, très bien tenues et complètes.
Chaque fiche porte les noms, prénoms, date d’enterrement et date d’inhumation
des corps, ainsi qu’une photo et le grade du défunt si celui-ci est un soldat
de l’armée (du Sud ou du Nord). Une partie de ce cimetière ayant été déplacée
en raison de la construction d’une nouvelle route, Dung craint que le corps
de son père ait été inhumé par les autorités et déplacé sans qu’il en ait été
informé. Faire des fouilles soi-même dans le cimetière ? Impossible, car
à cette époque-ci de l’année, une partie des tombes étaient immergées dans l’eau
débordante des rizières. Déception ! Aucun Nguyen Van Hau n’apparaît sur
le registre. De retour à l’hôtel, un vieil ami de jeunesse lui rend visite.
Il est à présent PDG d’une entreprise de fabrication de matériaux pour le bâtiment.
Celui-ci, bien que vivant dans le monde rationnel, a gardé dans son esprit une
poche de superstition. Il lui présente une astrologue : on ne sait jamais...
Aucune piste ne doit être écartée. Même la plus fantaisiste. Rien de très concluant.
L’enquête continue.
Il pleut des cordes sur Da Nang, mais la ville donne malgré ce temps maussade
l’image d’une cité renaissante après des années de marasme et de misère :
partout, ce ne sont que grues et chantiers, routes en construction, infrastructures
en rénovation, maisons, immeubles et édifices publics repeints. Le phœnix Da
Nang semble renaître de ses cendres.
Au volant de son cyclomoteur de marque japonaise, Dung porte une cape imperméable
qui le recouvre de la tête au pied, laissant juste apparaître le triangle de
son visage. C’est ainsi qu’il affronte la tourmente. Pour atteindre la pagode
Tam Thai accrochée au flanc de la Montagne de Marbre, il faut monter des escaliers
en granit creusés dans le roc, et marcher sous le déluge. Enveloppé dans sa
robe safran, le crâne rasé, la peau lisse des ascètes, un bonze attend. Il a
le regard intemporel et sans âge des êtres détachés des aléas terrestres. Et
pourtant, il se souvient bien de la guerre et de ces journées de chaos. Il était
là quand Da Nang est tombée, en mars 1975. Il raconte avoir vu un hélicoptère
s'écraser le 29 mars contre les parois de la montagne, après qu’un des
passagers se soit jeté dans le vide. Huit cadavres furent retrouvés, et par
ses soins ils furent enterrés dignement dans l’enceinte de la pagode. Certains
portaient de l’or et de l’argent sur eux. Dung demande au bonze s’il se souvient
de Nguyen Van Hau.
Parmi les urnes et les stèles de la pagode, aucune ne porte ce nom. Le bonze
est confus. Mais on le sent : il compatit. La compassion n’est-elle pas
dans le bouddhisme un équivalent spirituel de l’amour du prochain chez les chrétiens ?
Dehors, la pluie a cessé. Tout est encore sombre. Les parois de la grotte suintent
d’humidité. Par une ouverture creusée dans la roche, la mer gris clair se dessine
au loin comme une tache, au-dessus de la ligne verte des arbres. Dans la pénombre
de la pagode nichée sous la cavité rocheuse, Dung examine les urnes, silencieusement.
Une d’elles porte un nom qu’il connaît : Nguyen Van Thanh. C’était un voisin.
Son père l’a bien connu. Il habitait dans la même rue que Nguyen Van Hau, à
Da Nang. Quelle coïncidence ! Un voisin connu, mort au cours d’une chute
d’hélicoptère, le même jour soit le 29 mars 1975 : autant d’éléments
si proches des circonstances de la disparition de son père et qui semblent donner
un peu de sens à cette quête sans fin. Mais ce n’est pas encore la bonne piste.
L’essentiel est encore à découvrir, car Dung n’a toujours pas trouvé la clef
du mystère qui le conduira au terme de sa recherche.
La nuit tombe. L’heure de rentrer. Nous retraversons Da Nang sur notre cyclomoteur.
Dans un des bars de la ville, Dung recense les pistes de son enquête, compte
les bonnes et les mauvaises informations, énumère les possibilités qui lui restent.
Il ne veut pas céder à la déception, mais il considère le bon côté des choses :
il a retrouvé sa ville de jeunesse et renoué avec quelques très bons amis qu’il
n’avait pas vus depuis trente ans. Ils étaient si familiers, si proches, qu’ils
ont repris la conversation comme s’ils s’étaient vus la semaine dernière. Des
retrouvailles chaleureuses et poignantes. Tous se mettent maintenant en quatre
pour aider leur ami dans ses recherches. C'est aussi cela la solidarité vietnamienne,
une fraternité humaine au-delà des conflits du passé, au-delà du temps, et par-delà
les frontières. Le temps désormais semble aboli face à l’essentiel. Cet essentiel
qui reste invisible et qui se cache quelque part. Où ? Dans l'immensité
de la mer ou dans la profondeur des montagnes et des jungles ? Retour à l'accueil...
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