Le lieutenant-colonel Nguyen Van Hau faisait partie de ces nombreux sous-officiers
et officiers de l’armée sud-vietnamienne qui cherchaient à s’enfuir par tous
les moyens. L’ordre d’évacuation militaire de Da Nang ayant été donné, il souhaitait
ardemment rejoindre au plus vite sa femme et ses enfants envoyés par sécurité
à Saigon quelques années avant que la situation militaire ne s’aggrave. Il leur
avait dit en les quittant : « Je resterai à Da Nang et dès que je
le pourrai je vous rejoindrai à Saigon ». Né en 1926 au village de
Nuoc Ngot (L’Eau Douce), Hau avait grandi au milieu des rizières, entre les
montagnes et la mer, non loin du col des Nuages et de la ville de Hué. C’est
dans l’ancienne cité impériale, sur les bancs de l’école Pellerin, qu’il apprit
la langue française, à côté de son frère Nguyen Van Dzu, plus âgé que lui de
quelques années. Avec Dzu, la complicité était très forte. Ces deux Vietnamiens
francophones faisaient tout ensemble, partageaient tout. Jusqu’au jour où les
deux adolescents choisirent des chemins différents. Brillant élève, aussi doué
en maths qu’en littérature, Hau passa son bac et commença une licence de lettres
qu’il ne put terminer, car il s’engagea dans l’armée du Sud. Son frère Dzu s’engagea
dans les années cinquante dans le combat contre les Français et rejoignit les
maquis du Nord-Vietnam où il devint un soldat modèle de Hô Chi Minh. Les deux
frères s'adoraient, mais ils devinrent par la force des choses des frères ennemis
sur le plan politique et militaire. Ils ne se revirent plus jamais.
Après des voyages en France (en bateau de Saigon à Marseille), au Maroc et un
stage de formation à Washington, Hau fit carrière et obtint le grade de lieutenant-colonel
dans l’aviation du Sud-Vietnam. Il fit la guerre dans les airs tout en partageant
le même sentiment ambigu que ses collègues : la guerre ne se gagnerait
pas dans les airs, mais sur terre, d'une manière classique. On lui proposa même
de devenir général, mais il refusa ce poste, car au fond de lui-même il n’aimait
pas le métier des armes. Il préférait de loin écrire des poèmes, ce qu’il fit
dans sa jeunesse et tout au long de sa vie. Ses collègues ne l’avaient-ils pas
surnommé « le poète de l’armée de l’air » ? Après tout, ne s’était-il
pas engagé pour avoir la sécurité de l’emploi et nourrir sa famille ?
Pour le lieutenant-colonel Hau, dans le chaos du 30 avril 1975, il
était naturel de quitter Da Nang à bord d’un hélicoptère de l’armée. Il roula
quelques kilomètres au volant de sa 2CV Citroën en direction d’un deuxième aéroport
militaire situé près de la Montagne de Marbre, une éminence rocheuse couverte
de végétation tropicale qui se dresse tel un pain de sucre face à la mer de
Chine. Puis, on ne sait pourquoi, il abandonna son véhicule au bord de la route.
Des témoins s’en souviennent. Ils ont vu la 2 CV.
Passé ce moment, nous entrons dans le chapitre des conjectures et des hypothèses.
Le lieutenant-colonel Nguyen Van Hau se serait donc embarqué dans un hélicoptère,
avec d’autres soldats et officiers, plus tard l’hélicoptère se serait écrasé
quelque part entre Da Nang et Saigon. Mais où ? En mer ? Pour son
fils Nguyen Chi Dung (appelons-le Dung), qui a entrepris des recherches et que
j’accompagne sur place, cette hypothèse de la chute en mer serait la plus plausible.
Dans ce cas, autant chercher une aiguille dans un tas de foin. Et si l’hélicoptère
de Hau s’était écrasé dans la forêt ? Aurait-il percuté une montagne en
survolant la cordillère annamitique ? Aurait-il soudain manqué de carburant ?
Aurait-il été abattu par un tir de canon ? Et si, et si, et si... Autant
de suppositions, et de questions restées en suspens, qui hantent Dung, trente
ans après la disparition inexpliquée de son père. Il n’a jamais obtenu de précisions
sur cette fin tragique. Pas de témoignage exact et fiable. Le corps du lieutenant-colonel
Hau n’a jamais été retrouvé. Il est donc classé parmi les soldats disparus au
combat (MIA, abréviation pour Missing In Action). Le bon sens veut que
Nguyen Van Hau soit mort, mais en réalité il a disparu. Par conséquent, la famille
Nguyen n’a jamais pu faire le deuil de l’époux, et du père, ni lui donner une
sépulture honorable. Un chagrin lourd pour tout Vietnamien attaché au culte
des ancêtres, pivot de leur spiritualité.