Tout d'un coup, le voyageur fait un bond dans le temps. Voilà, se dit-on, l'Afrique
du Sud comme elle fut sans doute il y a un siècle ! Situé à 1 200 kilomètres
au nord-est du Cap de Bonne-Espérance et à environ 900 kilomètres au sud
de Johannesburg, l'ex-Transkei appartient à la province du Cap-Est (Eastern
Cape). Étendue entre les montagnes du Drakensberg et les eaux vertes et bleues
de l'océan Indien, c'est une région superbe mais pauvre. Agriculture et élevage
constituent les deux ressources principales. Bien qu'officiellement le nom de
Transkei ne soit plus reconnu, les habitants continuent à nommer leur terre
par ce terme. Difficile en effet d'effacer du jour au lendemain l'histoire douloureuse
de cet ancien bantoustan. C'est dans cette région peuplée de Xhosas que
sont nées les personnalités les plus marquantes de l'ANC et de la lutte contre
l'apartheid : Nelson Mandela (né en 1918 à Mvezo), Walter Sisulu
(né en 1912), Oliver Tambo (décédé en 1993) et Thabo Mbeki (né
en 1942 à Idutywa), l'actuel président le République et dauphin de Mandela.
Mon guide s'appelle David Mphelo. Il appartient à l'ethnie Pedi
et parle couramment le français, ayant vécu deux ans à Grenoble. De toute ma
vie de voyageur, je n'ai jamais eu comme guide une personne d'une telle bienveillance.
Bien qu'un peu réservé, David a un sixième sens qui lui donne une force tranquille.
Avec lui, le monde entier semble accueillant. Et je pense à ce que disait Graham
Greene : « Où que tu ailles, si ton âme t'est étrangère, le monde
te paraîtra inhospitalier. ».
Au Musée Nelson Mandela d'Johannesburg, l'ex-Umtata, la première ville de l'ex-Transkei,
je rencontre la conservatrice, Nokuzola Tetani, originaire de
Qunu et amie personnelle de Nelson Mandela. Anglophone, elle connaît la France
car elle a été en stage de formation au musée du Louvre. Nous partons ensemble
sur les traces de Mandela. À 32 kilomètres au sud d'Umtata, Qunu
est le village de sa jeunesse. Les maisons et les huttes forment un habitat
dispersé, au fil des pistes et des points d'eau. Quelques arbres poussent ici
ou là. De hautes collines arrondies, couvertes d'herbes (vertes en saison des
pluies, jaunes en été) moutonnent à l'infini. Dans ses Mémoires (Un long
chemin vers la liberté, Livre de Poche) Nelson Mandela a écrit : « C'est
dans ce village que j'ai passé les années les plus heureuses de mon enfance
et mes premiers souvenirs datent de là. ». À l'automne 1993, près de
trois ans après sa sortie de prison, il y fit construire sa résidence. « J'ai
toujours pensé qu'un homme devait habiter à un endroit d'où il peut voir sa
maison natale. ». Dans la brume humide, j'observe cette demeure. Une
pluie fine comme du crachin breton lui donne une allure mystérieuse et romantique.
J'ai l'impression d'être un chevalier errant à la recherche du Graal de la nation
arc-en-ciel. Construite en briques, plutôt basse et longue, entourée d'un long
mur, elle est gardée en permanence par des hommes en arme. La maison Mandela
ne se visite pas, mais elle se distingue par sa taille. C'est la plus grande
construction à des lieues à la ronde. La partie ancienne est ni plus ni moins
la réplique exacte de son pavillon carcéral à Victor Verster. Même si c'était
une prison, pour Mandela, « c'était la première maison spacieuse et
confortable dans laquelle j'avais habité et je l'aimais beaucoup ».
L'ancien président d'Afrique du Sud a l'habitude de venir à Qunu à Noël et à
Pâques. Il distribue des cadeaux par kilos à des centaines d'enfants pauvres
des villages.
Nous voilà arrivés à Mvezo, le village natal de Nelson Mandela.
Les paysages évoquent à la fois l'Écosse, la Mongolie et la Lozère. Il a vu
le jour ici le 18 juillet 1918 et y a vécu jusqu'à l'âge de 2 ans. Sa case natale
n'existe plus. On ne voit que les fondations des murs, composées de pierre et
de terre, et qui décrivent une forme de cercle. Ici l'essentiel est plutôt à
ressentir qu'à visiter : le dépouillement face à un paysage grandiose.