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Le charme étrange de l’architecture urbaine

Le charme étrange de l’architecture urbaine

Le Caire est une ville immense, bruyante, fatigante, et les lieux qui permettent de la fuir, pour cause d’épuisement passager ou persistant, sont rares. Il faut, à l’instar des Cairotes qui ne souffrent pas moins à intervalles réguliers d’épuisement que les étrangers, recourir à une solution originale et dépaysante à souhait : trouver refuge là même où eux vont se reposer, se retrouver, bavarder, boire un café en jouant paisiblement aux dominos : dans les passages. Car une des particularités de la ville du Caire réside dans ce grand nombre de passages qui la traversent, la parcourent, et rendent possibles des itinéraires étonnants et imprévus de ruelles en ruelles à travers les blocs d’immeubles de divers quartiers. Pour qui ne connaît pas très bien la ville, leur accès est pour le moins peu aisé.

Les passages que je veux évoquer ici sont ceux du centre-ville, lequel se compose des quartiers de Tahrir, Bab el-Louq, Talaat Harb (ou Soliman Pacha), Emmad ed-Dine. Fait unique au Caire, l’ordonnancement architectural de ce petit fragment du cœur de la ville paraît, même au néophyte, assez facilement lisible, voire familier : c’est le vocabulaire architectural haussmannien que parlent ces édifices, à quelques nuances près : des bâtisses plus titanesques, des éléments décoratifs plus outrés, des combinaisons plus syncrétiques que néoclassiques - l’architecte des plus beaux ou des plus baroques de ces édifices, Behler, était suisse - et peu prisé en Europe... On n’est d’évidence pas à Paris, mais dans un décalage des mêmes thèmes urbains, dont la légère étrangeté n’est pas dépourvue de charme.
Les voyageurs affamés armés du Routard auront certainement recherché une fois l'Estorill (la meilleure adresse du quartier en matière de cuisine libano-égyptienne de qualité), et auront peut-être arpenté la rue Talaat Harb assez longuement avant de le découvrir : c’est qu’une de ses entrées se situe au fond d’un hall d’immeuble vaste comme celui d’un palais de justice, et l’autre, justement, dans un... passage. Qui n’a d’autre qualité distinctive que de dérober à notre vue la porte d’accès à l’Estorill. Mais lui faisant face exactement, de l’autre côté de la rue, s’en ouvre un second, sur la gauche du restaurant Café Riche, qu’on laissera derrière soi. Ce passage-là est autrement plus intéressant. Il s’agrandit jusqu’à former une longue cour entre deux rangées d’immeubles du début du XXe siècle, où poussent quelques arbres étirés par le manque de soleil. L’éclairage électrique, un ancien réverbère, est d’un genre tout à fait expressionniste cinématographique. S’y trouve le café Ahwa el-Boustan qui, devenu à la mode, a pris de l’ampleur (combien de garçons au service désormais ? dix ?). Toujours très animé, on y fume de merveilleuses chichas, et s’y donnent rendez-vous l’après-midi de ces anciens ruraux que j’évoquais tout à l’heure, et le soir, beaucoup de jeunes gens et même... quelques jeunes filles. Modernes, ne portant pas le voile : qui sortent en cheveux. Certaines fument même la chicha : preuve supplémentaire qu’un « effet passage » existe bel et bien : c’est un petit espace de plus grande liberté. Ce café est, de plus, ouvert très tard le soir. Il constitue un poste d’observation privilégié de ces catégories de Cairotes évoquées plus haut.

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Photo : David Roberts



 


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