Malacca, la Malaisie mosaïque

Claude Hervé-Bazin
Stratégiquement ancrée au cœur du détroit auquel elle a donné son nom, au sud-ouest de la Malaisie et face à Sumatra, Malacca fut longtemps considérée comme le verrou de l’Asie. Ou comme sa porte privilégiée.
Navires malais, chinois, indiens, indonésiens, portugais, hollandais, anglais, et d’autres encore, y ont tour à tour déversé cargaisons, équipages et marchands. Beaucoup se sont installés, faisant de la cité une étrange enclave cosmopolite, aux architectures et aux cultures mêlées.
Un caractère unique qui a contribué à son classement au patrimoine mondial en 2008. Alors, suivez le guide !
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Prières à la déesse Kuan Yin

Claude Hervé-Bazin
La clameur gonfle en quelques instants, gommant le bruit de fond de Jalan Tokong Emas. Le groupe surgit à l'angle de la rue, au son de deux gongs frappés en cadence. Deux porteurs de lanternes emboîtent le pas des musiciens, suivis d'autres hommes. Certains soutiennent des banderoles, d'autres de grands panneaux rouges, peints de caractères chinois honorant Kuan Yin, déesse taoïste de la miséricorde et de la fertilité. C'est aujourd'hui son anniversaire.

Quatre hommes, transportant un autel rouge laqué de noir, forment autour d'eux une petite cohue. Parvenus devant le temple de Cheng Hoon Teng, ils se lancent dans une danse qui fait tinter les clochettes des toits de la mini-pagode. Quelques instants plus tard, ils pénètrent dans l'enceinte, et extraient de leur brancard une tablette gravée d'une inscription rehaussée à la feuille d'or.

Face à nous, se dressent sept bâtons d’encens hauts de deux mètres environ. Les plus gros s’ornent de dragons célestes multicolores. Étranges montures pour la déesse Kuan Yin. Leur queue déjà se consume, en d’acres volutes de fumée. Les fidèles se pressent au pied de l'autel, devant lequel trône un cochon écartelé.

L’air est lourd de cendres. Une orange, deux pommes, côtoient des offrandes de nourriture disposées dans des bols de céramique. Sur le rebord, six coupelles s’alignent, trois remplies d’eau pure, trois de thé de Kuan Yin — l’empereur, dit la légende, buvait cet oolong miraculeux offert par la déesse à un paysan pauvre pour le remercier d’avoir voulu restaurer son temple. Un peu plus loin trônent deux canards laqués, une chèvre grillée.

Quelques incantations à la déesse de la bonne fortune pour un business prospère, et chacun se retire. Des femmes déposent dans le four à prières de la cour, des feuilles rouges et dorées. Vœux de protection, de santé et de longue vie s'envolent ainsi vers les cieux, résidence de l’Immortelle.

L'entrepôt de l'Asie

Claude Hervé-Bazin
Protéiforme, Kuan Yin est aussi patronne des pêcheurs, des marins et, par extension, des marchands au long cours. Et Dieu sait qu’il en est passé dans ce port ! Des petits, des grands, des gros, des maigres, à la peau claire ou sombre, coiffés d’un turban, cimeterre ou sabre au clair...

Né au crépuscule du XIVe siècle à l’instigation d’un prince de Sumatra en exil, le port de Malacca, accessible en toute saison, connut très vite la fortune. D’abord avec l’aide des orang laut, les gens de la mer, corsaires malais qui écumaient les eaux du détroit, puis avec les Chinois. Dès 1459, affirme la légende, l’empereur donna à marier au sultan une princesse chinoise et, avec elle, une cour de 500 suivants et suivantes. Beaucoup épousèrent à leur tour des Malais, donnant naissance à la première communauté métissée de Malacca, les Peranakan. C’est à Bukit China, la « colline chinoise », dominant l’actuel centre-ville, qu’ils s’installèrent. Pourquoi ici ? Pour l’excellent feng shui du lieu...

Délivrée de la menace siamoise par cette alliance, la cité imprima bientôt sa marque à toute la péninsule malaise et la majeure partie de Sumatra. Outre les marchands chinois, Thaïs, Indonésiens, Vietnamiens relâchaient ici, échangeant soieries, porcelaines, thé, opium, or, girofle et poivre des Moluques... Voyageant au gré des vents de mousson, Gujaratis et Arabes y transitaient en route vers la Chine.

Devenu le principal comptoir asiatique à la fin du XVe siècle, Malacca attira finalement des regards plus lointains. Récents vainqueurs du cap de Bonne-Espérance, puis de Goa l’indienne, les Portugais dépêchèrent en 1511 une force de 1 200 hommes et 17 ou 18 navires. Quatre mois plus tard, la ville était soumise.

Malacca l’européenne

Claude Hervé-Bazin
« Quiconque tient Malacca est en mesure d’asphyxier Venise ». C’est le premier ambassadeur portugais dans la région qui souligne ainsi le rôle clef du port. Oui mais... Encore eut-il fallut s’assurer que les navires, raison d’être du comptoir, continueraient de commercer dans une cité tombée aux mains de l’ennemi chrétien... Il n’en fut rien, bien sûr, et Malacca perdit peu à peu de son attrait au profit d’autres ports régionaux. Moins d’un siècle plus tard (1641), les Hollandais enlevèrent la place aux Portugais avec l’aide du sultan de Johore. Ils y restèrent un siècle et demi, négligeant un peu la ville au profit de Batavia (Jakarta). En 1826, Malacca devint anglaise et le resta jusqu’à l’indépendance en 1957.

Face au quartier chinois, de l'autre côté de la rivière Melaka, l'Asie s'efface pour laisser place à l’héritage des conquérants d'hier. Au passage du pont, l’œil hésite : voit-il rouge, soudain ? Il y a là, bien rangés, le Stadthuys hollandais, mairie rose édifiée entre 1641 et 1660, et la Christ Church (1753) couleur corail, construite en briques de Zélande. Ajoutez à cela un moulin, une tour d’horloge, une fontaine dressée en l’honneur de la reine Victoria, secouez bien et servez frais ce drôle de cocktail européen.

La Porta de Santiago, dernier témoin de la vieille forteresse portugaise d’A’ Famosa, ne devrait même plus être là. C’est un homme inspiré qui empêcha sa destruction en 1808 : lord Raffles, le « fondateur » de Singapour, qui a donné son nom au plus élégant, au plus British de ses palaces. Ironie du sort, la pierre de la porte est gravée des armes de la Compagnie Hollandaise des Indes Orientales...

Au-dessus, une série de marches grimpe jusqu'aux ruines de l'église Saint-Paul (1571). Saint François-Xavier, l’évangélisateur de l’Asie, s'y arrêta souvent. Il y fut même enterré, avant que sa dépouille ne soit rapatriée à Goa, où elle se trouve toujours. Aujourd’hui, les pierres tombales, finement gravées, sont néerlandaises.

Malacca la chinoise

Claude Hervé-Bazin
La chasse aux cyclopousses est ouverte. Choisissez votre style : classique, sans fard mais avec une batterie de phares ; bardé de klaxons, de fleurs de papier, d’une ombrelle décorée, de papillons colorés, avec loupiottes éclairées de nuit ou enceintes débitant pop, techno ou reggae. Le must du moment : le lecteur DVD embarqué ! Calez-vous sur la banquette double, si souvent revêtue de skaï rouge et... c’est parti.

Cahotant au gré des déformations de la chaussée, le trishaw franchit une nouvelle fois le pont sur la rivière pour retourner dans le quartier chinois. Le musée Baba Nyonya y occupe une vieille maison à la façade greffée d’inattendus éléments néoclassiques. À l’intérieur, un autre monde s’ouvre : une tranche de Chine séculaire remodelée au gré des apports extérieurs. Boiseries sculptées typiques. Peintures et mobilier ancien, mi-chinois, mi-victorien. Porcelaines du Jiangxi réalisées spécialement pour les Chinois du détroit. Escalier à porte, fermé la nuit pour se protéger des voleurs...

Un autre témoin de ce lien privilégié entre Malaisie et Chine se dresse à 100 mètres de là : le bâtiment de la confrérie Eng Choon, aux portes gardées par deux génies barbus. On trouve dans tous les grands ports d’Asie du Sud-Est de ces associations claniques regroupant les descendants d’immigrants par région d’origine. Ceux-ci venaient du Fujian, la province du sud de la Chine qui fait face à Taiwan.

Baba, c’est le père en chinois. Nyonya, la mère — déformation du donha portugais. Les deux réunis composent la minorité sino-malaise de Malacca. Si nombreuse (32 % de la population) que le vieux cimetière de Bukit China serait, dit-on, le plus grand au monde en dehors de Chine ! Les plus anciennes des 12 500 tombes remontent à l’époque ming. La place manque désormais et seuls les membres du directoire du temple Cheng Hoon Teng ont encore le droit de s’y faire inhumer.

Minorités

Claude Hervé-Bazin
À Malacca, il en est des minorités comme des pluies de mousson : elles sont partout. Il y a les Indiens, nombreux à s’être installés en Malaisie à l’époque coloniale anglaise, et leurs prédécesseurs Chitty. Des commerçants tamouls arrivés à bord des dhonis et boutres des premiers grands voyages médiévaux qui, à l’instar des Peranakan, ont fait souche. Reste la religion, hindoue, et des prénoms qui les singularisent encore un peu.

En périphérie, Medan est le bastion d’une autre minorité importante, quoique peu nombreuse : celle des Kristang (Chrétiens), descendants de colons portugais et de Malais. Surnommés Gragok, les « crevettes », car beaucoup s’adonnaient jadis à sa pêche, ils parlent une sorte de créole mêlant leur double héritage.

En septembre, la festa de Santa Cruz rassemble une foule compacte pour une messe nocturne. Dans l’assistance, les visages déclinent toutes les origines, fondues dans le melting-pot local. Beaucoup possèdent un vrai cocktail de sangs exotiques. Le résultat ? Un bien étrange manège. Hindous, musulmans, taoïstes, chrétiens, chacun, ou presque, s’incline devant les temples des autres et participe à ses fêtes... Modèle de coexistence des hommes et des religions.

Fiche pratique

Pour préparer votre séjour, consultez notre fiche Malaisie.

Comment s’y rendre ?

Singapore Airlines offre le plus souvent le meilleur tarif en vol direct sur la ligne Paris CDG-Singapour à partir de 743 € l'A/R et en Airbus A380. Vols directs Paris CDG - Kuala Lumpur avec Malaysia Airlines à partir de 865 € l'A/R.
De là, on rejoint aisément Malacca en bus (compter 2 h et 3-4 h respectivement). Depuis la capitale, des départs ont lieu toutes les 30 min à 1 heure. Attention, le week-end, il est préférable de réserver. La gare routière est assez excentrée : le bus n°17 mène au centre ; à défaut, prenez un taxi.

Climat

La Malaisie affirme son attachement aux régions tropicales par un climat uniformément chaud et humide. Sur la côte ouest, les mois de prédilection sont assez épars : mars, juin, juillet et décembre.

Où dormir ?

- Heeren House, 1 Jalan Tun Tan Cheng Lock : Tél. : 60-6-2814241. Doubles : 129-149 RM (25-30 €). Idéal pour bien se loger à Chinatown sans se ruiner. Cette guesthouse abrite tout juste six chambres bien tenues avec salle de bains et AC donnant sur la rivière. Café au rez-de-chaussée. Excellent accueil.

- Puri Hotel, 118 Jalan Tun Tan Cheng Lock : Tél. :60-6-2825588. Doubles et suites : 120-500 RM (24-100 €). Installé dans une très belle maison Baba-Nyonya, l’hôtel dispose de bonnes chambres avec AC et TV. Malheureusement, seules les suites, très grandes, ont cette touche élégante mêlant héritage chinois et design actuel.

Où manger ?

Malacca est réputée pour sa cuisine baba-nyonya, mêlant recettes chinoises et ingrédients locaux (lait de coco en particulier). Attention aux épices ! De nombreux restaurants bon marché s’alignent sur Jalan Taman Melaka Raya, comme le Ole Sayang et Nyonya Makko. Le samedi soir, misez sur les stands bon marché du marché de nuit de Chinatown.

Parmi les grandes spécialités : l’omelette aux huîtres, les crabes à carapace molle (très recherchés), le poulet grillé accompagné de chicken ball rice (boulettes de riz cuites dans un bouillon de poule) ou en version kapitan (en curry avec jus de tamarin et pâte de crevettes). Le satay celup est une fondue de fruits de mer, viande et légumes plongés dans une épaisse sauce au satay. Plus épicé encore, il y a le curry debal des Kristangs, les descendants des Malayo-Portugais. Incendie garanti.

Pour un bon tandoori (non, pour un excellent tandoori), poussez la porte du Pak Puka Tandoori & Naan Restaurant (Jalan Laksmana 4).

Liens

Office de tourisme de Malaisie

Site officiel du tourisme à Malacca (en anglais)

Guide des hôtels de Malacca (en anglais)

Portail touristique de Malacca (en anglais)

Transports en Malaisie

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