Tout voyageur au Sénégal se doit d’aller faire un tour à île de Gorée, fief de la mémoire des esclaves noirs arrachés à l’Afrique. Mais Gorée est aussi un havre de paix, qui réserve son lot de surprises dès lors que l’on prend le temps de la parcourir à pied et de discuter avec ses habitants. Malgré sa petite taille (300 m de large et 900 m de long), une journée s’avère insuffisante pour en faire le tour.
Gorée possède indéniablement un charme méditerranéen. Pour être plus précis, elle ressemble à l’île d’Aix surplombée par un village provençal, avec ses façades coloniales repeintes de couleurs vives, ses ruelles pavées, ses fortifications, ses ateliers d’artistes. Pour la petite histoire, la vocation artistique de Gorée remonte à la création d’une université par Léopold Sédar Senghor peu après l’indépendance du Sénégal. Celle-ci est aujourd’hui fermée, mais elle attirait un grand nombre de musiciens, d’écrivains, de sculpteurs et de peintres. L’un de ces peintres a développé un style très apprécié par les touristes et très… copié : des personnages filiformes vêtus de vrais morceaux de wax (le tissu qui habille des millions d’Africains), peints sur un fond de couleur vive. Un peu partout au Sénégal, on retrouve sur ce modèle de très jolies toiles, plus décoratives qu’artistiques.
L’un des peintres de Gorée, et pas le moins talentueux, a trouvé la formule pour mettre tout le monde d’accord : « Avec tout ce qui s’est passé ici, il faut que la culture émerge ». Difficile en effet de parler de Gorée, par où transitaient les esclaves noirs, sans évoquer les trois siècles de commerce d’êtres humains. Les historiens ont fait de l’île un symbole de l’esclavagisme. Le conservateur de la Maison des esclaves, Joseph Ndiaye, est le gardien de cette mémoire. Dans son bureau, ses phrases sont sans équivoque : « C’est ici que s’explique le retard que l’Afrique a pris sur la voie du développement ». En effet, dix à quinze millions d’hommes, de femmes et d’enfants arrachés au continent équivalent à un déficit des naissances de plus de quatre-vingts millions d’individus ! Depuis plus de quarante ans, il met son charisme et ses connaissances au service des visiteurs. Son discours est bref, mais émouvant, documenté et enflammé. Au point que certains Afro-américains, venus là pour comprendre le calvaire de leurs ancêtres, en ressortent bouleversés...