Vers le sud


Dany Laferrière

Grasset (256 pages)

Vers le sud - Dany Laferrière

Le ciel est d’azur, l’eau presque transparente, le sable blanc et les cocotiers comme sortis d’une carte postale. Bienvenue au paradis, ou presque. Car il faut se méfier des apparences. Le lecteur de Vers le sud nage en eaux troubles.
Réécriture de l’un de ses précédents romans, La Chair du maître, le dernier ouvrage de Laferrière contient vingt récits, qui, à la manière de La Ronde de Schnitzler, sont reliés entre eux par leurs personnages. Et, justement, Vers le sud décrit, avec subtilité et un art consommé de la touche, une ronde amoureuse : celle qui réunit des Américaines blanches d’une cinquantaine d’années et des jeunes garçons noirs haïtiens, des « garçons magiques » auprès desquels ces femmes viennent combler leur manque d’affection et de sexe.
D'un côté, des petits gigolos jouisseurs et mystérieux, vendeurs de mirages affectifs et fournisseurs d’orgasme, en lutte pour leur survie dans un Haïti que l’on imagine, en coulisses, défiguré par la misère. De l’autre, des femmes riches, oisives, rongées par l’ennui et la solitude : une autre misère – le manque d’amour – venue d’une Amérique du Nord ravagée par le confort, l’indifférence et la frénésie consumériste que Laferrière qualifie de « fast-food du désespoir ».
Entre les deux, le sexe, comme monnaie d’échange, économique et symbolique. Et des raisons de désirer diamétralement opposées… Pour ces femmes délaissées, la fascination pour une vie sensuelle, qu’elles imaginent plus intense, plus « vraie » que la leur. Du côté des jeunes hommes, le désir presque cannibale et hérité du colonialisme de cette « chair du maître » que l’on veut dévorer jusqu’à la mort. Les contraires s’attirent en une physique inéluctable des corps. « Le désir a toujours été le vrai moteur de l’histoire », conclut Laferrière. Et, sans doute aussi, des rapports Nord-Sud, où se dessine une relation sado-masochiste, faite d’attirance mutuelle, profondément dérangeante, car elle remet en cause les clichés.
Dany Laferrière, né en Haïti, ne tombe pas dans le « politiquement correct » tiers-mondiste, ni dans la charge érotico-idéologique à la Houellebecq. Ici, l’homme noir n’est pas la sempiternelle victime d’un tourisme sexuel qui serait une nouvelle version du colonialisme. Bien, au contraire, les Haïtiens de Laferrière explosent de sensualité et de beauté. Ils ont cette énergie vitale que le Nord a irrémédiablement perdue. Mais, surtout, ils échappent radicalement à ces femmes riches qui pensent les posséder par l’argent et sortiront bouleversées de l’échange sexuel. Elles ne sont pas des prédatrices monstrueuses, car Laferrière se garde bien de jouer au moralisateur. Simplement, elles resteront indéniablement des touristes dans cette île dont elles voudraient bien faire une terre d’élection. Le désespoir n’est pas forcément où l’on croit : le soleil d’Haïti est trompeur.
 
Lire également dans notre rubrique " L'invité ", l'interview de Dany Laferrière.

Jean-Philippe Damiani
Mise en ligne le 24 août 2006



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