:: De l’autre côté du Tibre
Tout est dans le nom : étymologiquement,
Trastevere veut dire « de l’autre côté du Tibre ». De l’autre côté,
par rapport au centre de Rome, siège du pouvoir depuis l’Antiquité. Le Trastevere,
c’est donc l’autre Rome. Ce quartier, dont l’activité a longtemps été liée
à la navigation fluviale, n’a intégré la ville éternelle qu’au IIIe siècle
av. J.-C. Longtemps considéré comme un faubourg, le Trastevere a toujours
eu une identité très marquée qu’il doit à ses habitants, parfaits représentants
du peuple romain, sanguin, hâbleur et épicurien. Quartier populaire, donc,
et longtemps populeux, il possède une architecture distincte qui évoque la
province à quelques encablures du Colisée. Petits immeubles qui regorgent
de charme, échoppes d’un autre âge, labyrinthe de ruelles (vicoli) où il fait
bon se perdre, pour déboucher, au fil de la promenade sur la ravissante place
Santa Maria in Trastevere : le promeneur a l’impression de voir battre
le cœur véritable de la ville éternelle. Les plus anciens habitants du quartier
ne parlent-ils pas entre eux ce dialecte romain, difficile à comprendre pour
un étranger ?
Et, pourtant, revers de la médaille, le Trastevere,
depuis une dizaine d’années, paie son authenticité très cher. Comme l’Est
parisien, l’ancien faubourg romain est en voie de « boboïsation ».
Touristes américains et européens friqués se pressent dans les restos et les
bars du quartier, où un caffé peut coûter jusqu’à 3 € ! Depuis 1950,
le quartier est passé de 55 000 à 15 000 habitants suivant
une évolution inversement proportionnelle au coût de l’immobilier. Bref, une
triste rengaine qui ne nous est pas étrangère. Heureusement, la mixité sociale
n’a pas disparu de ce quartier des bords du Tibre. Il reste encore des gargotes
où l’on mange sa pasta sur des nappes en papier pour trois fois rien,
des barbiers que l’on croirait sortis d’un film de Dino Risi, du linge aux
fenêtres et d’exquis effluves échappés d’une cuisine de mamma. Autre
signe de la résistance populaire du Trastevere : une fête traditionnelle,
la Festa de’Noantri. Une vraie fête de quartier avec des animations plein
la rue, de la bonne bouffe, des lampions, une procession et, surtout, une
légende. Mais toujours pas de site internet…
:: Aux origines de la fête, une légende
Encore une fois, le nom dit tout. La Festa de’Noantri
affiche la couleur : en dialecte romain, elle signifie « la fête
de nous autres », les habitants du Trastevere. Depuis 1927, cette
fête de quartier débute chaque année à partir du samedi suivant le 16 juillet
et constitue le versant profane d’une fête en l’honneur de la Madone du Carmel
(Madonna del Carmine). À l’origine de la Festa, on trouve une vieille légende
du Trastevere qui commence, comme il se doit, un soir de violente tempête.
En 1535, des pêcheurs auraient retrouvé dans les eaux du fleuve agité
une statue en bois de la Vierge, baptisée « la Madonna Fiumarola »
(la madone du fleuve). Elle est alors offerte aux carmélites de l’église San
Crisogono, qui se trouve sur l’actuelle place Sydney Sonnino.
Devenue la sainte protectrice du Trastevere au
XVIIe siècle, la Madone est placée dans l’église Sant’Agata.
Depuis, chaque année, le samedi après la mi-juillet, les habitants du quartier
rendent hommage à la Madonna del Carmine en la transportant, au cours d’une
procession, le long des rues du Trastevere, de Sant’Agata à San Crisogono,
où elle est exposée pendant huit jours à la vénération populaire avant de
retourner d’où elle vient.
:: Et le sacré devint profane…
En Italie et dans les pays latins, les célébrations
religieuses servent souvent de prétexte à des réjouissances bien terrestres.
Il faut dire que, pour se remettre de la chaleur de l’été, les porteurs de
la Vierge ont pris l’habitude de s’arrêter dans les tavernes du Trastevere
pour boire un petit coup. Bref, la fête de la Madone n’a jamais engendré de
pieuse mélancolie. Devenue Festa de’Noantri, elle assume pleinement son côté
séculier et, plus que la Vierge, la Madonna del Carmine représente le Trastevere
dans le cœur des Romains. Ici, du samedi 22 au dimanche 30 juillet
prochains, c’est tout un quartier qui va s’autocélébrer.
Outre la procession, qui cette année ne pourra
s’achever à San Crisogono pour cause de travaux de restauration, Noantri propose
de nombreuses activités aux habitants du quartier et aux touristes. Pendant
huit jours, le Trastevere devient un village qui fait appel à tous les sens.
Couleurs, parfums, éclats de voix… La rue est un spectacle où l’on admire
le travail des artisans, les étalages des marchés et les décorations des boutiques.
C’est aussi une foire aux délices, où l’on se régale du délicieux cochon de
lait rôti aux herbes, la porchetta, de beaux fruits et d’antipasti,
d’amuse-gueules, de charcuteries, de fromages et de gelati de toutes
sortes, en sirotant un bon petit vin, une bière glacée ou la grattachecca,
glace pilée arrosée de sirop.
Mais la Festa de’Noantri possède aussi un volet
culturel qui met en valeur le travail des artistes locaux. Il fait bon flâner
dans le quartier pour admirer des expositions en plein air, des spectacles
de rue, des concerts et des pièces de théâtre qui nous rappellent que les
Italiens sont les créateurs de la Commedia dell’Arte. À l’occasion de la fête,
une foire aux livres (Libri in Campo) se tient également sur la belle place
Santa Maria in Trastevere à la Casa delle Letterature, où des lectures et
des rencontres avec des auteurs sont prévues. Un petit conseil pour profiter
au mieux de Noantri : faites un tour à l’office du tourisme du Trastevere,
piazza Sydney Sonnino, et procurez-vous le programme, publié quelques jours
avant le début des festivités. Mais vous pouvez également vous laisser porter
par le charme de l’été romain, suivre les ondulations de la foule, aller où
bon vous semble, porté par les clameurs et les odeurs… Rien n’est plus agréable,
en effet, que de se perdre dans les ruelles de ce quartier unique. Si cela
vous arrive le soir de la clôture de la fête, le 30 juillet, levez les
yeux au ciel : un feu d’artifice vous montrera la voie vers le cœur
du Trastevere, la piazza Santa Maria. Et n’oubliez pas : tous les chemins
mènent, de toute façon, à Rome.
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