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The spice expands consciousness
The spice is vital to space travel
Travel… without moving

Dune

Tout au long de l'histoire de la colonisation, militaires et scientifiques rapportent de leurs voyages une pléiade de pratiques nouvelles, et de produits associés au grand AILLEURS. Parmi ces pratiques, celle de la consommation de drogues. Dès ses débuts, la toxicomanie occidentale fut plus qu'une façon de se dérober aux dures réalités : un moyen d'aller jusqu'aux sources de l'inspiration artistique, de voyager sans bouger, à la découverte de soi-même. Ainsi le lien se tissa-t-il entre drogues et voyageurs, en quête d'une plus grande ouverture d'esprit et d'un dérèglement des sens. Sur les traces des orientalistes, des haschischins, des beatniks, des hippies et de tout autre " freak " en son époque, voici en quelques paragraphes, l'épopée d'une tradition de la curiosité introspective, de la sensibilité artistique et de la soif d'ailleurs et d'autre chose, poussées jusqu'à l'intoxication.

Trip orientaliste

© Musée du FumeurVictor Hugo écrivit en 1829 dans ses Orientales que le monde islamique était " pour les intelligences autant que pour les imaginations une préoccupation générale ". Il est vrai qu'au XIXe siècle, en plein romantisme, la mode orientale s'empare de la France. La campagne égyptienne de Napoléon (1798-99) attisa la curiosité d'une foule d'artistes, envoûtés par le mysticisme de l'Orient : les orientalistes. Écrivains et peintres, ils voyagèrent à travers la Turquie, l'Irak, l'Égypte, le Liban, la Palestine et le Maghreb... Ils sont les premiers à voyager dans le seul but de découvrir pour se découvrir soi-même. Eugène Delacroix se contenta de son unique voyage au Maroc et à Alger (1832). Gustave Guillaumet alla jusqu'à partager plusieurs années la vie des populations du désert. Quant à Etienne Dinet, il se convertit même à l'islam. Les orientalistes rapportèrent de leurs aventures divers objets, parures et vêtements, ainsi qu'une spécialité locale : le haschisch. Sous forme d'une confiture verdâtre à base de résine de cannabis et de musc, le dawamesk, dont les Occidentaux font une consommation exotique et prisée.

Le club des haschischins

Lorsque Louis Aubert-Roche et Joseph Moreau de la Tour découvrent le dawamesk dans les années 1840, ils décident d'organiser des soirées vouées à sa consommation. Elles ont lieu chez le peintre Fernand Boissard de Boisdenier à l'hôtel Pimodan sur l'île Saint-Louis. Charles Baudelaire y résidait aussi à l'époque et participa aux soirées dont il tira ses " Paradis Artificiels ". Il ne cacha toutefois jamais sa préférence pour l'opium.

Théophile Gautier fut un des premiers invités, suivi d'une pléiade de poètes, d'écrivains, de peintres et autres artistes : Karr, Gérard de Nerval, Daumier - qui caricaturait les participants dans Le Charivari -, Alexandre Dumas, Eugène Delacroix, Louise Pradier… Même Balzac y fit quelques apparitions, sans jamais y prendre vraiment goût. Gautier par contre se transforma en fidèle adepte et publia en 1846 un conte, Le Club des haschischins, qui donna son nom aux membres des soirées du 17, quai d'Anjou. Sur ce modèle, les Salons turcs et les Haschisch parlours se multiplièrent en France et jusqu'aux États-Unis. En 1880, il existait dans la seule ville de New York plus de cinq cents salons où l'on consommait du haschisch.

Je comparerais ces deux moyens artificiels, par lesquels l'homme exaspérant sa personnalité crée, pour ainsi dire, en lui une sorte de divinité.

Baudelaire, Du vin et du haschisch

La bohème

© Musée du FumeurD'abord popularisée fin XIXe par les marins et les fonctionnaires coloniaux, les fumeries de cocaïne fleurissent dans les ports de Brest, Marseille, Toulon ou Le Havre. À Paris, les milieux bohèmes de Montmartre s'emparent de la mode : Francis Carco, Modigliani, Pierre Loti (grand voyageur, il traversa le Maroc, visita Angkor, Tahiti…) et Jean Cocteau (déjà fervent opiomane) en tête. En ce début de XXe siècle, la vie d'artiste est loin d'être faste pour tous. Certains, tel Modigliani, gagnent peu et se méfient de la bourgeoisie, se consolent dans l'ivresse : éther, cocaïne, alcool, absinthe… La Première Guerre mondiale freine les ardeurs festives, mais elles reprennent de plus belle après-guerre. Après Montmartre vient le Quartier Latin, les parties de " coco ", les " respirettes " y sont monnaie courante. Proust en fit de nombreuses références dans À la Recherche du temps perdu. La bohème passée rive gauche étale ses excentricités et ses idées politiques le long du boulevard Montparnasse et devient un centre du monde intellectuel et artistique.

When I get low, I get high

Ella Fitzgerald

Le souffle du saxophoniste

Après la guerre de Sécession, apparaît aux États-Unis l'utilisation massive de morphine, de marijuana, d'opium, puis d'héroïne. Ce sont les drogues des coolies chinois chassant le dragon le long du chemin de fer trans-américain, des quartiers pauvres, des ghettos italiens et noirs. Dans le Queens et à Brooklyn pullulent les cafés à narguilé ou Tea Pads. Le White Duke (cocaïne) et la marijuana accompagnent l'évolution des gospels en blues. Les premiers fumeurs sont mexicains à Brownsville (Texas) et noirs à Storeyville, sur le port de La Nouvelle-Orléans. Au-delà de ces noyaux populaires, la consommation de drogue s'ancre dans les communautés intellectuelles et chez les artistes de music-hall. En 1932, Cab Calloway signe The Reefer man (L'Homme au joint) tandis qu'Ella Fitzgerald fait d'évidentes allusions au cannabis dans ses chansons. Les grands propriétaires du Sud déclarent que les drogues poussent les Noirs à se révolter contre les Blancs et à commettre des exactions, justifiant ainsi la recrudescence des lynchages et de la ségrégation légalisée. Sur les bords du Mississipi, trajet de l'exode des Noirs vers le Nord-Est et le Middle West, naît le jazz et la révolte - et succombent les premiers musiciens adeptes du " cheval " (horse, héroïne), comme Charlie " Bird " Parker. Les saxophonistes s'anesthésient le palais et les joues avec de la cocaïne, pour avoir le souffle plus long et atteindre le IT, l'état de grâce ultime du jazzman.

Crédits photos :
© Musée du Fumeur




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