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Nous
avons rencontré Pascal Morelli et Thierry Thomas, respectivement réalisateur
et scénariste-adaptateur du film Corto Maltese, la Cour secrète des
Arcanes. Ils nous ont raconté les circonstances de leur travail
d'adaptation de la bande dessinée d'Hugo Pratt. Tout sur les coulisses
du tournage, du choix de l'album à celui de la voix du héros, en passant
par les aspects plus techniques…
Comment
avez-vous eu ce job ?
Pascal
Morelli : Un jour, j'ai dit à un producteur que ça serait
bien de faire un dessin animé avec les aventures de Corto. Deux ans
après, il me dit qu'il a acheté les droits, et me demande si je suis
toujours intéressé (rires). Après vingt ans à faire des dessins animés
pour la télé, j'avais droit à une récompense (rires). Je connaissais
Corto depuis l'âge de dix ans, ces lectures de pré-adolescence m'ont
emmené très très loin.
Avez-vous
rencontré Hugo Pratt avant son décès ?
P.M.
: Non. Juste une fois par courrier interposé.
Thierry
Thomas : Je le connaissais depuis 1971. Il désirait très
fort faire un film. À l'époque, il avait pensé à Alain Delon pour le
rôle. Plus tard, Pratt a été favorable à l'idée d'un dessin animé, pour
que Corto lui survive. Quand on lisait Corto et qu'on connaissait Hugo,
on voyait bien qu'il y avait dans le personnage une projection idéale
de lui-même. Plus on avançait dans le temps, plus Corto ressemblait
intérieurement à Hugo.
Pourquoi
avoir choisi de traiter Corto en Sibérie ?
T.T.
: C'est l'album le plus proche des récits d'aventure classiques avec
une énergie qui part dès le départ. Il y a aussi d'extraordinaires personnages
de femmes, et puis la neige permet de faire à la fois un film en noir
et blanc et en couleur.
P.M.
: On a fantasmé sur les fantasmes de Pratt. On n'a pas fait de recherches
pour savoir à quoi ressemblaient vraiment les trains à l'époque, par
exemple. L'ossature du film, c'est la BD.
Les
dessins, le travail d'écriture ?
P.M.
: C'est un des derniers films qui sera fait à la main, en tradi. C'est
pratiquement la fin d'un genre. On se dirige maintenant vers un changement
d'outil. La technique de 3D par ordinateur est inéluctable, on va tous
en bouffer.
T.T.
: J'ai eu très peur de dénaturer l'univers d'Hugo Pratt, sa très grande
énergie, sa puissance nostalgique. C'est une œuvre qui repose sur un
charme évanescent difficile à préciser. Comment définir le charme de
quelqu'un qui fascine ? C'est impossible.
Corto
est un personnage unique…
P.M.
: Bien sûr ! Regardez les Américains avec Batman, par exemple. C'est
comme s'ils avaient un patrimoine : depuis les années trente, quarante-huit
dessinateurs et cinquante-huit scénaristes lui sont passés sur le corps.
Ensuite, Tim Burton a fait son film qui a donné un certain Batman, Schumacker
en a fait un autre. Batman devient un logo. Ça marche extraordinairement
bien, mais il n'y a pas de dimension d'auteur dès le départ.
Ils
vous énervent les Américains, on dirait.
P.M.
: Pas du tout, j'ai bossé pour la Warner et pour Disney pendant des
années ! Mais ce que je voudrais, c'est qu'on regarde le travail et
qu'on oublie les paillettes. Chez Disney, pour qu'une théière parle
à un lapin, c'est 120 millions de dollars. Ça me gêne à un moment.
Avez-vous
pris des libertés par rapport au récit ?
T.T.
: " Le ressentiment du scénariste " qui n'a pas fait l'œuvre originale,
mais qui veut quand même marquer son territoire est une chose assez
dégoûtante. L'obsession était de rester dans un rapport de justesse
par rapport à la BD, que ces changements soient imperceptibles. Par
exemple, j'aurais eu l'impression d'une trahison s'il avait fallu écrire
une scène où Corto dit clairement son amour pour Changaï Li.
P.M.
: Pratt menait son récit avec beaucoup de désinvolture apparente, on
s'est souvent dit qu'il ne fallait pas perdre ces flottements.
Votre
film va faire découvrir Corto à toute une nouvelle génération…
T.T.
: On est dans ce temps étrange où un grand auteur classique populaire
est mort depuis peu de temps, et où son héros va lui survivre. Ce qu'on
voit dans le film, c'est un Corto éternel, très proche des dernières
aventures, rajeuni au point qu'on ne sait plus si c'est un adolescent
ou un adulte. Que ce soit un Corto un peu idéal évoluant dans un monde
qui ne l'est pas, c'est extrêmement émouvant pour nous.
Vous
posiez-vous souvent la question de savoir ce qu'Hugo Pratt aurait fait
s'il avait été là ?
P.M.
: D'après quelqu'un qui l'a bien connu, on n'aurait plus mangé, ni bu
beaucoup, et le projet aurait pris deux ans de plus (rires).
T.T.
: Pratt avait un talent particulier pour compliquer encore les choses
(rires).
Un
des défis majeurs, c'était de le faire bouger. Est-ce là la part d'auteurs
qui vous a été attribuée ?
P.M.
: C'est paradoxal d'animer Corto parce que Pratt le rendait fascinant
par l'immobilisme.
T.T.
: Dans les bandes dessinées de Pratt, le mouvement n'est venu que très
progressivement. Je me souviens que dans les années soixante-dix, on
lui faisait crédit de son extraordinaire talent, de sa singularité,
mais en contrepartie, tout le monde disait que pour le mouvement, c'était
quand même pas terrible (sourire). Pratt, ça l'énervait. Il a alors
fait l'épisode Burlesque entre Zuydcoote et Bray-Dunes, assez
nul au niveau de l'histoire, mais extraordinaire au niveau du mouvement,
avec des scènes de petit théâtre sicilien très baroques. Il voulait
montrer qu'il savait aussi faire bouger les personnages. Ça l'avait
vexé.
La
voix de Corto ?
T.T.
: C'est Richard Berry. On a fait un casting de trois cent cinquante
voix, et c'était de très loin le meilleur. On avait pensé à Jacques
Dutronc : on voulait ce flegme, cet humour, et ce charme. Mais Dutronc
n'était pas très en forme, et en plus, il a une pointe d'accent parigot
qui ne colle pas.
Il
y a une suite prévue à votre dessin animé ?
T.T.
: " Corto 2, le détour " (rires) ? Non.
Propos
recueillis par Richard BELLIA
Découvrez
quelques images du film.
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