Roumanie : la Transylvanie secrète

Rasinari, la ville de Cioran

Rasinari, la ville de Cioran
Olivier Page

Destinée étrange que celle d’Emil Cioran (1911-1995), essayiste et philosophe français d’origine roumaine comme le présente le dictionnaire ! Son enfance pourtant heureuse ne lui a pas donné un visa pour le pays de l’optimisme. Il était pessimiste, et même nihiliste. Ecrivain amer et misanthrope, grand dénigreur d’humanité, apôtre du mépris de la vie, Cioran exprimait son dédain philosophique dans un français digne des moralistes du Grand siècle.

Le soleil noir de la mélancolie littéraire est né à Rasinari, à douze kilomètres de Sibiu, au fond d’une vallée reculée de Transylvanie. La route pour s’y rendre traverse une grande et sombre forêt, habitée par les sangliers et les cerfs. Sept fenêtres en façade, deux cheminées, la maison natale de Cioran, solide, cossue, patinée par le temps, est la plus importante du village. Elle est bercée par le glouglou d’une petite rivière de montagne, à côté d’une église orthodoxe où son père était pope. D’ailleurs, la rue porte le nom du Protopope Emilian Cioran.

Une plaque rend hommage à l’écrivain. Un buste sculpté le représente les yeux tournés dans le vide et le nez égratigné par quelques gamins espiègles. Tout petit, Cioran était l’ami du fossoyeur du cimetière de Rasinari. Celui-ci lui donnait des têtes de mort, pauvres cranes avec lesquels il jouait au foot au royaume des morts… Obsession précoce du néant ? Naissance d’une vocation pour le morbide ?

A l’âge de 11 ans, Cioran quitta Rasinari pour Sibiu. La perte de son paradis champêtre lui causa son premier chagrin. Vers l’âge de 20 ans, sa mère lui avoua qu’elle aurait du avorter de lui. Au lieu de l’accabler, cette révélation du désamour maternel, le libère mais l’entraîne définitivement sur les chemins de la défiance et du déni de soi. Il aura vécu une cinquantaine d’années en France. « Quand les artistes Roumains viennent en France, ce n’est pas pour dire des choses gaies » a dit un jour en plaisantant un critique littéraire…

Texte : Olivier Page et Bertrand Deschamps

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