Un minibus rempli d'Iraniennes venues passer le week-end en Turquie me conduit jusqu'à la frontière. Premiers pas en Iran.
Je n'avais nulle idée de cette république islamique, hormis les quelques bribes d'informations que l'on peut glaner chez nous à travers les médias. J'étais un peu effrayée de pénétrer dans ce pays dont je ne savais rien, et où je devais avancer dans un costume qui ne m'était guère familier : durant un mois, se vêtir du long manteau noir boutonné du cou jusqu'aux chevilles, le hedjab, se couvrir la tête d'un foulard noir noué serré sous le menton. La couleur que je choisissais n'était pas absolument requise. Toutefois, cherchant à me faire discrète, je préférais endosser le costume de jais.
Contrainte vestimentaire. Parfois pesante et qui pouvait s'accompagner d'un sentiment de profonde injustice. Mais l'Iran ne se résume nullement au carcan extrémiste dans lequel l'autorité des Mollahs le maintient.
C'est un pays où la population qui fut et est encore très corsetée par le régime religieux se démarque de tous les autres peuples : de l'architecture sublime des mosquées en passant par l'art de la calligraphie, le talent scientifique des médecins, et le génie des cinéastes, des écrivains, les Iraniens font preuve d'un raffinement exceptionnel.
Chaque personne que je rencontrai m'enseigna quelque chose. Comme partout, me dira-t-on… Mais ici plus qu'ailleurs.
L'Iran. Difficile pays où rien n'est fait pour le voyageur : la majorité des enseignes sont écrites en farsi jusqu'aux chiffres - qui sont les chiffres arabes.
L'Iran. À la cheville de laquelle nulle nation n'arrive.
J'y rencontrai des hommes et des femmes possédant un courage admirable. De plus en plus, ces dernières veulent travailler et font tout pour accéder à la culture et aux études. Elles sont encore minoritaires à exercer un emploi ou à parler l'anglais.
Solmaz, une jeune Iranienne qui étudiait la psychologie à la faculté et dispensait à des petites filles des leçons d'anglais, avait même réussi à divorcer… Il faut imaginer la résonance d'un tel mot dans un pays où l'on n'a guère le loisir de penser à l'amour : très rares sont les unions de cœur. La liberté de choix est un luxe inouï. À chaque pas que je fis en Iran, je m'en rendais un peu plus compte.
Solmaz… Son rêve ? Comme bon nombre de jeunes Iraniens : obtenir une carte verte et s'installer aux États-Unis. En Iran, sous embargo depuis plus de vingt ans, où il est de bon ton de rejeter tout ce qui s'apparente de près ou de loin à l'Amérique du Nord, le dollar est roi, et le pays du melting pot et de l'ascension sociale brille d'un attrait sans commune mesure.
Près d'Esfahan, dans les collines où vivent des familles anciennement nomades, on continue à célébrer les mariages traditionnels, en haillons chamarrés. Scènes saisissantes où la beauté des visages et des corps apparaît dans son plus simple appareil. Les enfants du village chantent à tue-tête, les plus grands entraînant leurs cadets dans des tourbillons de poussière. Tandis que les femmes font cuire les galettes de pain sur des plaques de fonte brûlantes chauffées au bois, les hommes mangent et fument dans la fraîcheur d'une habitation. Les petites filles qui ne dansent pas me montrent les tatouages sur leurs poignets fins : chacune porte ainsi son prénom en farsi.
Souvent, je me retrouve seule au milieu des hommes aux mines patibulaires et dont la curiosité n'est guidée que par un intérêt profond pour l'autre et sa culture.
À la nuit tombée, on me désigne une pièce dans laquelle un amas de couverture m'attend, douillet et tiède.
Découvrant ce pays pour la toute première fois, je n'avais aucun critère de comparaison pour mesurer l'évolution démocratique du pays. La police religieuse semble avoir disparu des voies publiques, il n'en reste pas moins que la loi islamique ne connaît guère d'entorses.
Je passai quatre semaines dans ce pays magnifique où Nicolas Bouvier avait séjourné près d'un an, ayant été bloqué par la neige d'un hiver alors très rigoureux.
Le portrait de l'ayatollah Khomeyni tient encore lieu d'effigie un peu partout. Mais un sourire, une invitation à déguster un jus de carottes fraîchement pressé, et le noir personnage passait au second plan pour faire place à la générosité et à la soif de contacts dont les Iraniens font preuve.
À la fin du mois de novembre, l'appel du muezzin annonça un soir le début du Ramadan. L'Iran entra alors dans une période tout à fait spéciale et particulièrement intéressante à vivre. En apparence, rien ne change. Les uns et les autres continuent de vivre au rythme des appels à la prière. Et pourtant : une certaine tension se fait sentir dans le quotidien de chaque personne. Il est interdit de fumer, de boire et de manger du lever au coucher du soleil. Les échoppes, où hier encore l'on mangeait un merveilleux dizzi en buvant une bouteille de Zam-Zam, le Coca-Cola étant soigneusement prohibé, ont fermé leurs portes.
Tout de même, quelques minuscules boutiques restent ouvertes, où l'on se restaure à la va-vite. Les vitres sont recouvertes de plusieurs couches de papier-journal pour cacher à la vue des autres ceux qui, non musulmans, enfants, malades ou femmes enceintes, font une entorse à la loi islamique. Dans quelques mètres carrés embués de vapeur d'eau et de nuages de graisses cuites, des hommes et des femmes défilent, avalent quelque chose et s'en retournent à leurs occupations.
Les voyageurs ont également le droit de faillir à la règle : ainsi, les Iraniens peuvent se restaurer dans les bus et les trains.
Çà et là, des fumées de cigarettes mal dissimulées s'élèvent du creux des mains cachées le long d'une jambe. Le manque de nicotine, bien souvent, l'emporte sur la foi !
Je demeurais un mois en Iran, suivant la route depuis Tabriz jusqu'à Bam, en passant par Ramsar, station balnéaire sise sur la mer Caspienne, Rasht, Tehran, Kashan, Esfahan, Yazd, Shiraz et Persépolis.
La paranoïa généralisée qui découlait du 11 septembre privait l'Iran de ses touristes. Je ne croisai qu'une petite dizaine de voyageurs pendant ce mois de route. Les régions limitrophes de l'Afghanistan et du Pakistan voyaient affluer des réfugiés par centaines.
Il ne me fut pas possible alors d'obtenir un visa pour voyager au Pakistan. De nouveau, je dus me résoudre à monter dans un avion. Ce furent mes dernières heures de femme voilée, car le port du foulard et du manteau est de rigueur dans les carlingues d'Iran Air.
Je quittai ce pays, heureuse de pouvoir bientôt enlever mon hedjab, mais le cœur gros comme on quitte ceux qu'on aime.
Texte : Ingrid Thobois. Photo : Ingrid Thobois
Partir en Turquie