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La Croatie et la Bosnie
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Sous une pluie battante, le bus me dépose, trente-six heures après avoir quitté Paris, à la gare routière de Zagreb. Je pose sur cette terre des Balkans un premier pied hésitant d'émotion et encore mal assuré. Ciel menaçant, lourd d'un orage prêt à éclater.
À l'auberge de jeunesse de Zagreb, l'Omladinski Hotel, on me reçoit d'un ton revêche. Le hall sinistre est plein de réfugiés du Kosovo qui attendent un moyen de gagner l'Europe. Ils me regardent d'un œil curieux : que suis-je donc venue chercher dans cette partie du monde qu'ils rêvent de quitter ?
La capitale croate se dessine sous le gris.
Mais sur le marché Dolac, des taches de couleur rouge viennent égayer la vie : champignons de couleur, des parasols écarlates abritent les vendeuses de la pluie.
Les femmes portent des fichus noués serrés derrière la nuque. Emmitouflées dans de lourdes robes de laine, les unes crient le prix du chou cuit, les autres celui des pommes cabossées, plus loin des montagnes d'oignons, des amoncellements de piments…
Parmi les parasols plantés sous la pluie froide comme un pied de nez aux éléments, une mélodie s'élève en soufflets prodigieux. Les femmes fagotées dans d'épaisses robes de laine, cheveux rassemblés sous des fichus, crient, se chahutent. Me lançant des regards intrigués, elles acceptent sans rechigner de pauser pour moi sous la pluie. Mon appareil photo est un véritable sésame. À peine les ai-je questionnées qu'elles s'apprêtent, ajustent leurs foulards et demeurent immobiles jusqu'au clic-clac final.
Le train file dans la nuit. Quitté le gris de la belle Zagreb toujours un peu mélancolique pour gagner la côte dalmate. D'un bleu étourdissant, les vaguelettes translucides viennent lécher la grève. L'eau est peu profonde et seules les barques plates peuvent accoster ici. Des plateaux d'herbe rase dominent l'étendue. Ce ne sont plus que vignes, figuiers et plants de tomates à perte de vue.
Ici, l'activité essentielle est la flânerie. Se mouvoir légèrement et sans but sous le soleil tendre. S'arrêter pour plonger un instant, goûter le sel de cette mer inconnue et se laisser porter par le clapotis de l'eau. On se nourrit de rien : de figues chapardées, et de bonheur surtout.
Y avait-il réellement une guerre, ici même, il y a quelque dix ans à peine ? J'ai du mal à le croire. Le paradis que je découvre est exempt de séquelles, les couleurs y sont vives, innocentes et tranquilles.
C'est un fait, la Croatie n'est pas aussi marquée par les années de guerre que la Bosnie : il semblerait que nul combat ne s'y soit jamais déroulé… En Bosnie, l'état de destruction d'une ville comme Sarajevo ou de la campagne environnante me glace les sangs.
Comme beaucoup, je ne connais de la guerre serbo-croate que des images derrière un écran, des photos à gros grains dans les quotidiens. Bien sûr, je ressentais déjà l'horreur et l'abomination de la chose. Mais à Sarajevo, pour la toute première fois, je la vois devant moi. Ses séquelles, uniquement… Mais c'est déjà insoutenable.
Pourtant, c'est à peine si l'on s'aperçoit que l'on a franchi la frontière entre la Croatie et la Bosnie tant les contrôles d'identité sont effectués rapidement.
Mais au premier coup d'œil, il n'ait plus d'équivoque : pas une seule maison dans cette lugubre campagne qui ne possède de toit. On vit comme l'on peut dans des demi-habitations, dont une partie n'est que décombres. Des bâches mal ajustées pour boucher les fenêtres qui volèrent un jour en éclats. Plus un seul immeuble qui ne tienne debout : grands animaux penchés comme pour toucher le sol et se reposer enfin dans l'écroulement total.
Mourir pour des idées, détruire pour des idées. Comme toujours, comme partout.
Je n'en étais qu'aux toutes premières semaines de mon voyage et n'avais pas encore pris le rythme. Le rythme du voyage, j'allais doucement l'acquérir. Celui de l'horreur, jamais… Fort heureusement, on ne s'habitue pas à tout. Je connus les hauts et les bas de toute personne qui décide un beau jour d'aller voyager seule.
Voyageant au gré de mes envies dans ce petit croissant de terre, j'appris la nouvelle du 11 septembre. Sur un poste de télévision noir et blanc, à Dubrovnik chez la douce femme qui me logeait, je regardai ces images sans pouvoir y croire.
Mon voyage allait se dérouler au gré des nouvelles donnes géopolitiques découlant de cet attentat…
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