En ce début novembre, je suis heureux d'être là, de me promener sur les rives de la Mayenne où les arbres ont revêtu leurs parures orangées comme pour se faire beaux et compenser le déclin inévitable et triste de la luminosité. Nous entrons dans l'hiver et les folies de l'été, les corps dénudés, sont loin derrière nous. C'est une autre atmosphère ici, plus calme, plus paisible que celle de bien des régions. C'est une autre beauté, une autre séduction mais non moins puissante et peut-être plus forte, plus durable, moins tape-à-l'œil.
La première promenade sur les rives d'un fleuve d'une ville que l'on découvre est toujours émouvante. On laisse le pas et le corps décider de la vitesse de croisière. On essaye de se faire le réceptacle de mille sensations et de glaner ces émotions nées d'un contact avec un univers nouveau que l'œil découvre, premier contact qui ne se reproduira jamais et qui, si l'on est attentif à sa propre perception, nous donnera beaucoup.
Marcher sans ouvrir son guide, sans garder l'œil rivé sur la carte, s'abandonner aux rues dans l'espoir d'une perte totale de tous nos repères (but de tous nos voyages), est une excellente phase d'introduction. Oublier tout ce que l'on sait et qui nous reviendra assez vite à l'esprit.
Je songe à cette phrase de Michaux qu'aimait Nicolas Bouvier : " Toute une vie ne suffit pas pour désapprendre, ce que naïf, soumis, tu t'es laissé mettre dans la tête - innocent ! - sans songer aux conséquences. "
Je longe la Mayenne jusqu'à un clocher qui s'avère être celui de la basilique Notre-Dame d'Avesnières, abbaye romane qu'il est possible de visiter et qui mérite qu'on s'y arrête ne serait-ce que pour la beauté de ses vitraux.
Laval n'est pas la ville paisible que l'on croit, pas seulement une ville de province oubliée du temps et des métamorphoses multiples qu'il impose au monde. Laval n'est pas une cité sous verre, protégée, gardienne des traditions, désireuse de préserver à tout prix un calme bourgeois. Laval serait-elle une ville d'anarchistes et de doux dingues sous ses airs de bonne société soucieuse du qu'en-dira-t-on ?
Il se pourrait bien que cette impression peu à peu prenne le dessus… Surtout si l'on commence par aller visiter le musée d'Art naïf situé dans le château médiéval. Celui que l'on considère comme le " père des naïfs ", le Douanier Henri Rousseau est né à Laval en 1844. Ce musée est le premier du genre consacré à l'art naïf, mais malheureusement, le Douanier Rousseau est peu présent. Il avait écrit à la ville de Laval à la fin de sa vie pour leur proposer une toile, mais celle-ci avait tout simplement décliné la proposition… L'art naïf est surprenant et rétif à toute interprétation facile. Il n'est pas l'illustration d'une doctrine dont un pape à la André Breton aurait établi les dogmes. Les artistes naïfs sont des marginaux souvent issus d'une origine modeste (Séraphine de Senlis dont on peut admirer certaines toiles était, par exemple, femme de ménage… Il ne faut pas oublier de lire les fiches biographiques assez bien faites et riches de mille informations sur ces artistes hors normes…). Plutôt que d'essayer de décrire ces peintures aux formes et aux couleurs surprenantes, aux perspectives originales et irrespectueuses des traditions, je préfère vous inviter à faire le voyage et à les découvrir par vos propres yeux.
On peut également visiter le château avec un guide et, cela gratuitement, comme je l'ai fait à 14 h. La visite vaut le détour et l'on nous distille au passage plein d'informations intéressantes sur le Laval des siècles passés et sur les dangers que représentaient les Bretons et les Normands notamment. Pour ceux qui ont séché les cours d'histoire (entre autres), les rattrapages commencent…
Après la visite du musée, on peut aller prendre l'air dans les jardins de la Perrine. Le Douanier Rousseau y est enterré et, sur la tombe, Apollinaire a rendu hommage à son ami d'une bien jolie façon…
Il ne faut pas quitter ce jardin sans être passé par le centre Alain Gerbault. Je l'ai découvert par hasard et, je l'ai souvent constaté, les plus belles rencontres sont le fruit du hasard. Ce centre est consacré à un homme hors du commun, originaire de Laval (1893-1941) : Alain Gerbault. Son nom m'était vaguement familier. Un ami marin qui a traversé l'Atlantique sur un petit voilier à plus de soixante-dix ans possédait un livre de Gerbault dans sa bibliothèque (profitons de ce carnet pour rendre hommage à cet ami qui a fêté ses quatre-vingts ans et prépare un voyage au Chili où il a envie d'aller admirer les paysages, le sac sur le dos…).
J'ai découvert en Alain Gerbault un homme d'exception, un aristocrate de l'âme, un aventurier qui ne s'est pas contenté de parcourir le monde en simple touriste, mais qui a laissé le monde le modifier, le transformer, le bouleverser avec tout ce que cela comporte de douloureux, de déchirant au sens presque pascalien du terme (l'homme comme créature écartelée entre le ciel et la terre, incapable de faire un avec lui-même). Le voyageur exigeant accepte la contradiction, regarde en face le monde dans ce qu'il a de plus difficile à accepter, de plus cruel, de plus insupportable et il revient nécessairement changé de la contemplation de tels abîmes. Il ne peut pas en être autrement. Le touriste regarde, mais ne voit rien et il revient chez lui identique à lui-même, renforcé dans ses convictions puisqu'il n'a vu que ce qu'il voulait bien voir, c'est-à-dire qu'il n'a rien vu… Le voyage est l'école du regard et un superbe ouvrage rassemblant des photographies de Nicolas Bouvier porte justement ce titre : L'Œil du voyageur (Éditions Hoëbeke / Musée de l'Élysée).
Alain Gerbault est surtout connu pour avoir le premier traversé l'Atlantique en solitaire mais ce qui m'a le plus ému, c'est son attitude vis-à-vis des méfaits de la colonisation en Polynésie, son engagement aux côtés des indigènes contre la destruction de leur culture. Il rejoint ces figures de la rébellion qu'ont été le peintre Paul Gauguin et l'écrivain breton Victor Segalen (auteur d'un essai important, mais peu connu De l'Exotisme), eux aussi ardents défenseurs de la culture polynésienne.
Je ne peux pas m'empêcher, après avoir fait référence à l'essai de Segalen, de citer Nicolas Bouvier : " On ne voyage pas pour se garnir d'exotisme et d'anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu'on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels ".
Ce centre Alain Gerbault m'a passionné. Il est toujours bon de passer un moment avec un homme que la société ne parvient pas à domestiquer, un authentique révolté qui en a payé le prix puisqu'il en est mort, à quarante-huit ans, de la malaria. Les véritables rebelles qui osent aller au bout de leurs idées ont souvent un destin tragique. Toute rébellion est là, dans la poursuite de son propre destin, dans la fidélité à ses propres valeurs… Notre époque aimerait faire l'économie de la tragédie et consommer de la rébellion comme on va au supermarché. Elle ignore la loi de compensation et la nécessité du choix. Pour écrire ses chefs-d'œuvre Shakespeare a quitté femme et enfants, pour devenir créateur Paul Gauguin a abandonné sa famille (Jean-Luc Coatalem, auteur d'un livre sur Gauguin, rapporte ce propos du fils du peintre : " Avoir Gauguin pour père, c'est une malédiction ! ").
Le centre Alain Gerbault est ouvert du mardi au samedi de 10 h à 12 h et de 14 h à 18 h, le dimanche de 14 h à 17 h 30. Fermé le lundi. L'entrée est libre.