Oman est réputé pour ses vallées profondes creusées par les wadi. Les fleuves brusques et violents qui disparaissent après les grandes pluies laissent ces lits de rivière asséchés que l'on traverse avec des tout-terrain. Les locaux parlent d'une soixantaine de wadi disséminés dans tout le pays, mais la plupart ne présentent pas un grand intérêt.
Ces astucieux systèmes de canalisation et d'irrigation constituent une partie vitale du patrimoine omanais. En outre, chaque village possède son falaj (aflaj au pluriel) et on parle d'environ 10 000 réseaux disséminés dans tout le territoire. Les aflaj du djebel Akhdar qui ont permis l'essor de l'agriculture et servent aujourd'hui à la culture en terrasse sont sans conteste les plus intéressants du pays. L'eau qui circule dans ces canaux à flanc de coteaux provient soit des wadis, soit des sources ou des puits de montagnes. Plusieurs puits successifs sont creusés le long d'une pente sous laquelle se trouve une nappe phréatique et l'eau est amenée à l'air libre par des galeries souterraines. Il n'est pas rare de trouver des poissons qui nagent dans les eaux claires et sinueuses. Le débit, l'usage et la distribution de l'eau obéissent à un ordre bien établi : suivant son itinéraire depuis les sommets, le premier point de ravitaillement est consacré à l'eau pour boire et pour cuisiner. L'eau est ensuite détournée pour rejoindre la mosquée, où se situe la cour pour les ablutions des hommes. Si la ville en question compte un château ou un fort, l'eau du falaj sera alors utilisée pour les besoins domestiques de ses résidents. En quatrième lieu, le réseau fait un détour par la fontaine des femmes, un lieu propice à la toilette et au ménage tenu à l'abri du regard des hommes. Enfin, les eaux usées serviront à l'irrigation des champs.
Wadi Bani Awf, au cœur du djebel Akhdar présente un paysage de gorges spectaculaires. C'est le wadi préféré des randonneurs et des amateurs d'escalade. Il est presque 13 h 30 et mon guide roule sans ciller sur les cailloux pour arriver à temps à notre pique-nique. Sur un haut plateau incendié par le soleil des montagnes, on aperçoit une camionnette en bord de route et un groupe d'hommes agenouillés pour la prière. Je pense à un ballet minimaliste ; quatre figures blanches posées sur des pierres noires lisses et incandescentes. De toute évidence, ils connaissaient cet endroit d'une beauté rare qui évoque un jardin japonais. Il faut mériter la route qui conduit jusqu'à Wadi Bani Awf depuis Nizwa et se munir de beaucoup d'eau, de dattes et de courage. Mais après tant de pierres et de désert, voici enfin une débauche de vert et de jardins humides. Nous déjeunons sur une roche, au milieu d'un concert de petits batraciens savourant le bonheur des nuages qui s'approchent.
Le lendemain, nous partons pour Wadi Bani Khaled, une véritable oasis autour de laquelle se sont installés les villageois, en particulier dans la palmeraie et sur les hauteurs. En me voyant descendre du 4x4, l'appareil photo en bandoulière, les femmes qui portent leur linge au falaj détournent le regard et se couvrent aussitôt le visage. Trop tard pour dégainer, le cliché est raté, il ne révèle que l'ombre rouge d'un voile qui s'enfuit. Après tout, je trouve que cela illustre à merveille la fugacité des rencontres avec les femmes omanaises : des mirages aperçus du coin de l'œil, des fantômes chatoyants hors-cadre. Je regrette profondément que le regard de l'étranger soit perçu en principe comme étant obscène ou langoureux. J'aimerais tant m'attarder sur chaque détail de leur parure, apprécier les motifs de leurs tissus bigarrés, décrypter leur superposition, dénombrer les nœuds et déchiffrer les points d'ancrage.
Le guide presse le pas par un sentier en roches polies et se dirige vers le petit lac en enjambant les petits murets qui longent le falaj. Je le retrouve quelques minutes plus tard, assis sur un tapis de paille déployant des mezze et des pommes. Notre pique-nique s'avère si abondant que nous ne trouvons une meilleure idée que de nourrir les poissons de la mare avec les restes du pain arabe. La voracité des alevins, la bouche tendue vers la surface, vient ponctuer le silence de quelques glouglous. Soudain, un âne, puis un enfant et une femme qui emmènent un petit troupeau vers les hauteurs. Le fils nous fait un signe depuis l'autre rive, puis poursuit son chemin. " Inglesi ", dit Yahya, as-tu entendu le mot qu'elle vient de prononcer ? C'est le nom que les locaux donnent aux étrangers. Pas étonnant dans un pays où les Britanniques ont toujours été présents, surtout dans les bases militaires, le contrôle des aéroports et, dans une moindre mesure, dans l'industrie du pétrole. Yahya s'explique : la mère était fière que les étrangers admirent la beauté de son pays. Elle voulait certainement partager son avis avec son fils, mais également avec nous.
En quittant Wadi Bani Khaled, j'ai eu enfin ma récompense. Une vieille femme et son petit-fils nous demandent en stop, une pratique courante dans les zones rurales. Je lui tends discrètement la main tandis que je contemple extasié le battement de ses paupières et ses yeux rieurs parfaitement dessinés au khôl. Elle parle fort et semble donner à Yahya un tas d'instructions très précises à propos de l'endroit où elle souhaite qu'on la dépose. Yahya me sourit, enfin rassuré que je ne quitte pas son pays sans y avoir vu une femme de près. Il y a eu celle-là, assise à l'arrière de notre tout-terrain. Je boirai encore un thé au lait chez les Jabali, au Dhofar. Dans une maison rurale en toit de chaume, trois générations de femmes nous ont accueillis chez elles, les hommes étant partis labourer les champs. Et une dernière rencontre sur la route, avec une bédouine dans sa jeep portant la burqa, le masque facial. Elle nous a demandé de la déposer à la station-service la plus proche. Je constate, une fois de plus et sans surprise, que la solidarité est plus forte dans les milieux ruraux et que c'est dans ces circonstances que l'on approche aisément les gens. Hommes ou femmes, les tabous culturels cèdent la place face au besoin. Mais, pour l'heure, nous étions de retour à Mascate et à ses abayas. Le vol pour Paris était fixé ce soir-là. Quand l'avion décolla, je me suis promis d'y revenir en gribouillant une liste de tous les endroits qui me restaient encore à découvrir.