Depuis la route 23 qui relie Mascate à Sour, on repère facilement les villages de Al Mintirib et de Al Wasil, les deux portes d'entrée au royaume des bédouins Wahiba. Après le désert de pierre, voici le dernier refuge de l'absolu silence. Le chemin découpe les dunes au scalpel et délimite le sable terreux des pistes molles qui se succèdent jusqu'à la mer. Le soleil rougeoie déjà sur les lèvres ourlées de buissons épineux et nous marquons une halte au campement Al Raha.
Yahya accélère afin qu'on puisse arriver à temps sur le haut des dunes pour assister au coucher du soleil. À proximité du camp, j'aperçois un troupeau de dromadaires et sollicite à mon guide un petit arrêt photo. Entre-temps, Yahya commence à dégonfler les pneus du 4x4, pour plus d'adhérence dans le sable, souligne-t-il. Ici, tout roule, ondule et berce dans un mouvement diamétralement opposé aux secousses du off-road. En évitant les pistes trop voraces, on arrive enfin au sommet en face du campement. Deux autres tout-terrain viennent nous rejoindre. C'est Ali, le propriétaire du camp, me dit Yahya. Mais personne ne descend des véhicules qui, d'un coup d'accélérateur, se mettent à déballer les dunes devant nous, faisant déraper le train arrière à chaque saut. Sans doute pour impressionner ses hôtes, Ali se donne régulièrement aux joies du dune bashing, comme on appelle au Golfe ce type d'amusement. Yahya rigole un peu jaune et je lui explique clairement que ce n'est pas mon genre d'émotion préférée. On entend les cris des passagers qui ouvrent les portières avec soulagement ; un mélange d'adrénaline et d'hystérie. Je laisse mon guide descendre calmement et nous arrivons en toute sécurité à la réception.
Trois Indiens composent le personnel de Al-Raha. Ils nous guident vers les chambres en nous laissant le choix entre un barasti, la hutte en palme traditionnelle du désert ou un petit bungalow en béton. Yahya me conseille de passer la nuit au chaud dans le dur, et tant pis pour le côté authentique de la paillote (je le remercierai de tout mon cœur le lendemain matin, cette nuit-là dans le désert fut en effet très fraîche). Nous passons ensuite au majlis, une sorte de salon en plein air, avec son tapis et ses coussins où sont disposés les dattes et le omani coffee dans des petites tasses. Le groupe nous rejoint aussitôt. Il s'agit d'une dizaine de jeunes hommes, en majorité des Omanais en dishdasha et deux autres en habits occidentaux. S'ensuivent les poignées de main, entrecoupées d'un salam alekoum, ou d'un how are you. Je laisse Yahya faire les présentations qui, vu le nombre de formules de courtoisie employées, risquent de se prolonger encore un moment. Are you from Baris ? me demande l'un d'entre eux. J'avais déjà remarqué cette difficulté à prononcer le " P " et j'ai répondu affirmativement pour ne pas entrer dans des détails trop fastidieux à expliquer et qui n'apporteraient rien à la conversation. Vous êtes français, alors ? me demande l'un des hommes en tenue occidentale. Il s'agissait d'un professeur tunisien enseignant l'anglais dans une école d'Ibra. Il venait d'arriver à Oman avec un contrat pour deux ans et, ce soir-là, il accompagnait ses collègues enseignants pendant une virée entre potes.
Le plateau de dattes fut remplacé par une corbeille de fruits que trois Omanais, visiblement les leaders du groupe, se mirent à découper. De temps à autre, je jetais un coup d'œil du côté des cuisines où les trois boys indiens s'affairaient pour préparer le barbecue et un riz qui promettait d'être très épicé. J'avais du mal à tenir la conversation avec le prof tunisien qui pêchait de laconisme à cause probablement de la présence de ses collègues. Je l'ai questionné néanmoins sur ses sentiments dans ce nouveau pays. Il me répondit sans hésiter qu'il trouvait les Omanais cold blooded, de sang froid. J'ai conclu qu'il devait s'agir encore une fois de la longue présence britannique dans le pays. En le voyant soudainement très hardi, j'ai poursuivi mon enquête : Et que faites-vous pour vous amuser ? La confidence ne se fit pas attendre : une autre forme de distraction sont les cabarets des grands hôtels où la bière coule à flot et les danseuses orientales font leur show. Mais tout reste dans les normes, pas d'excès, ajouta-t-il. On pouvait maintenant passer à table plus soulagés ; ce pays commençait à me devenir sympathique pour plus d'une raison.
Le repas fut copieux et, une fois les enseignants partis, nous gagnâmes nos chambres. Le lendemain matin nous avons délaissé la promenade à dos de chameau pour une visite des tentes bédouines à proximité. Dans un décor de tapis muraux en poil de chèvre, nous fûmes accueillis par un frère et une sœur qui nous offrirent le sempiternel trio : café, dattes et halwa. Puis, nous avons regagné les pistes où le blanc de la terre remuée contraste avec le sable rougeâtre. Adieu à ces magnifiques paysages où le vent efface les pas des caravanes qui le traversent et où les hommes ont le cristallin brûlé par trop de poussière et de soleil. Le désert est ainsi fait : beau et cruel à la fois. Il était temps de revenir à Al Mintirib pour gonfler les pneus avant de poursuivre sur le macadam.