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Trabzon, gare routière, le 8 août, 15 h

Trabzon, gare routière, le 8 août, 15 h

" Tbilissi, vous voulez aller à Tbilissi ? " nous demande une espèce de grand baraqué en arrivant avec nos bagages à la gare routière de Trabzon. Sans oublier bien sûr de se jeter sur nous, nous laissant à peine assez d'air pour respirer. Bon, d'accord, Trabzon se situe à 150 km de la frontière avec la Géorgie. Mais quand même. Comment a-t-il pu deviner que nous voulions aller à Tbilissi ? Car depuis Trabzon, des destinations il y en a. Passons. Nous voici à attendre trois bonnes heures le bus censé nous emmener vers la capitale géorgienne. Sonnent 18 h. Là où les soucis commencent, c'est lorsque nous apercevons que notre bus, déjà en retard de 45 mn, ne se range pas aux cotés de tous les autres Pullman en partance pour Istanbul ou Ankara, mais va se cacher derrière la gare, sur un parking annexe entouré de barbelés et de camions hors d'âge. Bien sûr, dans ce genre de voyage, il faut s'attendre à tout. Mais là, ma déception a été à la hauteur de la durée du trajet : dix-sept heures chrono. Nous voilà partis après avoir fini de mettre nos bagages dans les soutes (déjà bourrées à craquer par toutes les marchandises des voyageurs depuis Istanbul). Car il faut bien préciser ici quelque chose. Le bus pour Tbilissi n'est pas vraiment ce que l'on pourrait appeler un car de touristes. Mis à part deux Japonaises, un Israélien et nous deux, tous les autres passagers étaient soit des petits trafiquants venus des ex-républiques soviétiques acheter des marchandises pour les revendre dans leur pays, soit des prostituées de retour à la maison, les poches pleines, mais le regard lourd de honte. Et tout cela formait une formidable mosaïque ethnique : Russes, Géorgiens, Arméniens ou Azéris se côtoyaient pour le meilleur et pour le pire. Enfin, le pire était surtout pour moi. Imaginez un peu dix-sept heures passées dans un bus clos, sans possibilité d'ouvrir les fenêtres, car de toutes façons, il n'y en avait plus à cause de la climatisation que le chauffeur ne faisait fonctionner que lorsqu'il en avait envie, avec quarante personnes autour allumant cigarette sur cigarette. Un véritable cauchemar. D'autant que, lorsque au bord de l'asphyxie, je m'aventure à me lever pour entrouvrir un minuscule vasistas qui aurait pu être salvateur, un Géorgien enragé, dont le voisin phtisique toussait et crachait tant qu'il pouvait depuis le début du voyage, m'a sauté dessus me faisant comprendre que son ami était malade (tiens donc !) et qu'une fenêtre ouverte aggraverait son cas. Allez comprendre ! J'ai eu beau essayer à deux autres reprises, rien à faire. J'étais donc condamnée à respirer cet air vicié jusqu'au bout. En parlant d'air vicié, j'ai oublié de vous parler des pieds de mon voisin de gauche. En effet, environ une demi-heure après notre départ, une forte odeur nauséabonde se dégageait dans le bus. J'ai alors remarqué qu'elle provenait du jeune homme d'à côté qui avait eu la bonne idée d'ôter ses chaussures. Son compagnon, voyant notre moue dégoûtée, mais probablement rompu à ce genre d'épreuve, a aussitôt sorti de son sac une bombe type Wizzard de podologue capable de décimer un escadron de mouches et a vaporisé les deux membres inférieurs dudit copain. Malheureusement, le résultat obtenu n'était pas celui escompté. Mais comme au même moment un des passagers turcs s'est aperçu qu'il avait oublié son passeport chez lui, le chauffeur s'est arrêté et nous sommes tous descendus pour attendre la personne qui allait apporter en voiture le précieux document. Et c'est l'une des rares fois - trois en tout et pour tout - où nous avons pu descendre du maudit bus pour avoir un peu d'air et faire ce que l'on a à faire quand on est une personne normalement constituée. La deuxième halte s'est effectuée à peine une heure plus tard, juste avant la frontière, dans une épicerie en gros afin que tous les passagers puissent finir de remplir les soutes avec des produits du genre couches-culottes ou jus de fruits à la banane, apparemment introuvables dans le Caucase. Enfin, le dernier arrêt, obligatoire celui-ci, fut pour le passage à la douane. Et à cause de nous, qui avons refusé de payer les 5 US$ qu'une cheftaine azérie voulait nous taxer pour amadouer le douanier à la vue de toutes les marchandises de contrebande, nous avons dû attendre plus de trois heures. Car tels les révoltés du Bounty, nous avons entraîné dans notre mouvement tous les autres passagers du bus qui ne transportaient rien d'illicite et qui ont refusé eux aussi de payer pour les autres. Ensuite, tout s'est bien passé jusqu'à l'arrivée à Tbilissi, si ce n'est qu'il nous a fallu rouler encore une dizaine d'heures sans s'arrêter une seule fois, supporter d'incessantes engueulades qui ont failli à chaque fois dégénérer en bagarres entre les Géorgiens hirsutes qui visiblement se disputaient un siège et le regard tueur de l'Azérie qui ne s'en remettait pas de ne pas avoir réussi à embobiner tout le bus dans ses combines. Tout cela bien sûr dans les volutes de cigarettes bon marché, ce qui n'a pas empêché nos deux Japonaises de rester hilares au milieu de tous ces rustres. Ce Trabzon-Tbilissi devait paraître bien exotique à leurs yeux. Quant à moi, je me suis jurée que la prochaine fois, je prendrais le train.

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Photo : Christophe Kebabdjian



 


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